Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Etude dans la forêt marécageuse
de la Likouala aux Herbes (Nord-Congo)

(Article paru dans Canopée n° 2 - Avril 1994)

 

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Population animale et son exploitation dans la forêt marécageuse de la Likouala

En juin et juillet 1993, une étude menée par Steve Blake, de l'Université d'Edimbourg et partiellement financée par le projet Nouabalé-Ndoki, dans la forêt inondée de la Likouala au nord Congo, a fourni des informations très intéressantes sur la faune et son exploitation dans un milieu que l'on pensait très inhospitalier.

Réalisée dans la zone de Botala durant la saison des pluies, lorsque la majorité de la forêt est innondée sous plus ou moins un mètre d'eau, cette étude a démontré des concentrations de gorilles (Gorilla gorilla gorilla) extrêmement élevées, la densité étant estimée à plus de 5 gorilles/km2 soit parmi les plus élevées jamais enregistrées pour les gorilles.

De plus, l'étude a mis en évidence que les gorilles, contrairement à d'autres animaux terrestres tels que les ongulés ou suidés, sont capables de passer de très longues périodes dans les marécages, et n'ont pas besoin de se retirer sur la terre ferme durant la saison des pluies.

Dans la zone de l'étude, la répartition des gorilles semble être étroitement liée à la répartition de la forêt dominée par le Raphia, cette espèce étant non seulement un aliment important mais aussi une espèce très appréciée pour la construction des nids.

Plusieurs études réalisées en Afrique centrale ont fait supposer que les densités élevées de gorilles étaient proportionnellement liées à des densités élevées de monocotélydons herbacés, appartenant aux familles des Maran-tacées et Zingiberacées (p.ex Afromomum).

L'étude de Blake démontre que, même lorsque ces espèces sont rares ou absentes, comme c'est le cas dans la zone de Botala, une densité très élevée de gorilles peut être présente.

Compte tenu de la superficie très importante de forêt innondée au nord Congo (62.500 km2), il est vraisemblable que le nombre de gorilles y soit beaucoup plus important qu'on ne l'ait supposé jusqu'à présent.

Blake et ses collègues, Marcel Ngangoué et Guy Ebéké, ont obtenu des informations inquiètantes sur l'exploitation du gibier par les chasseurs dans ces forêts.

La route Impfondo-Epena, récemment construite, a été certes un important facteur de développement socio-économique pour la région, mais son impact sur les populations animales de la forêt a été catastrophique, car facilitant considérablement l'acheminement du gibier vers les grands centres urbains comme Impfondo ou Brazzaville.

La faune, particulièrement les primates, est devenue rare jusqu'à 10 km de la route, la chasse devenant la source principale de revenus pour la population (plus d'une tonne et demi de gibier a été vendue sur le marché de Botala en trois semaines !). L'amélioration de l'accès à la forêt a également attiré de très nombreux chasseurs de l'extérieur.

Un effet de ces changements a été que, les zones traditionnelles de chasse appartennant à des groupes de chasseurs ou villages autrefois bien définies, et autrefois garantes d'une exploitation rationnelle du gibier, ne sont plus du tout respectées.

Le rapport de Blake tend également à prouver que le mouvement des éléphants dans la forêt innondée de Likouala a probablement été sérieusement modifié par la construction de la route Impfondo-Epena.

Il semblerait que, historiquement, les éléphants vivent, durant la saison des pluies, dans les forêts sur terre ferme au nord et à l'ouest des forêts innondées de la Likouala et migrent vers les marécages, où ils mangent principalement le Raphia, au fur et à mesure que la saison sèche avance. Il est possible que l'effet de la route ait bloqué ces mouvements vers le sud.

L'étude constate que la chasse aux éléphants, au nord de la route durant la saison des pluies, est importante, et ce, malgré l'interdiction du commerce international de l'ivoire, qui, pourtant d'après les chasseurs eux-mêmes, a eu pour conséquence une réduction de la chasse des éléphants dans la zone.

Un aspect fascinant de l'organisation de la chasse dans cette zone concerne l'utilisation par les chasseurs d'un énorme réseau de canaux navigables qui pénètrent au coeur de la forêt.

Ces canaux, ouverts par les villageois il y a plusieurs générations, ont entre 3 et 4 mètres de largeur, et parfois plus de 20 km de longueur. Ils ne sont pas navigables durant la saison sèche, mais permettent, durant la saison des pluies, aux chasseurs en pirogue, de pénétrer des parties de la forêt habituellement inaccessibles à pied.

En effet, dans cette zone la chasse pendant la saison des pluies présente plusieurs avantages:

  • se déplaçant par pirogue, les chasseurs peuvent pénétrer loin dans la forêt et ne sont pas limités par le poids de viande à transporter,
  • dépister des animaux durant la saison des pluies est plus facile car l'on se déplace beaucoup plus silencieusement (les feuilles mortes durant la saison sèche font du bruit lorsque l'on piétine dessus),
  • les mammifères terrestres, tels que céphalophes, ont tendance à se concentrer sur les endroits restant non inondés durant la saison des pluies, où leur densité élevée les rend plus faciles à chasser
  • en général, il y a pénurie de cartouches durant la saison sèche car les barges transportant la marchandise en provenance de Brazzaville ne peuvent pas remonter la rivière Oubangui jusqu'à Impfondo.

Cette étude a souligné non seulement l'importance de la forêt innondée de la Likouala comme refuge de la flore et faune mais également les dangers d'une surexploitation de ses ressources.

La mise en place de mesures de conservation et de gestion est une priorité afin d'assurer la protection à long terme des ressources naturelles de cette région, tout en prenant en considération les besoins de la population locale.

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