Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Tortue

Les tortues marines
des îles du Golfe de Guinée

(Article paru dans Canopée n° 5 - Mai 1995)

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Pendant plus de 150 millions d'années, les tortues marines ont parcouru les océans du monde (à l'exception des eaux les plus froides) à la recherche de méduses, crabes, et plantes aquatiques, nichant sur les plages éparpillées des côtes tropicales et tempérées.

On sait que des individus peuvent parcourir plusieurs milliers de kilomètres par an et qu'une femelle adulte retourne sur la plage où elle est née 30 ans auparavant afin d'y pondre ses oeufs.

Durant des milliers d'années, les plages des îles du Golfe de Guinée ont sans doute été des lieux de ponte idéaux pour plusieurs espèces de tortues marines.

Mais actuellement ces plages ne sont plus les havres qu'elles étaient. Chaque année beaucoup de femelles sont capturées et tuées sur les plages lorsqu'elles sortent de l'eau pour pondre.

D'autres, en majorité des femelles, sont noyées dans les filets (les tortues respirent de l'air) lorsqu'elles attendent, proches du littoral, la tombée de la nuit avant de se risquer sur les plages.

Même pour les oeufs pondus et enterrés, le danger n'est pas passé car les nids sont très souvent pillés par les collecteurs d'oeufs.

Enfin plusieurs plages, particulièrement à São Tomé, ont été détruites par le prélèvement non-contrôlé du sable utilisé pour les constructions.

Toutefois, et malgré la menace qui plane sur les tortues marines du Golfe de Guinée, il n'existe pratiquement pas de données quantifiées sur leur pression de chasse.

Plusieurs plages importantes pour les tortues sont incluses dans les deux "zona écologica" proposées sur São Tomé et Príncipe, et le programme ECOFAC a récemment lancé, en collaboration avec le Corps de la Paix, une étude d'une année pour obtenir des informations plus précises sur les espèces qui fréquentent les plages, leurs saisons de ponte, et leur exploitation par les communautés de pêcheurs.

Zona ecologica

 

 


E. imbricata

 

Cinq des huit espèces connues au monde se trouvent dans le Golfe de Guinée, dont quatre sont considérées comme "menacées" et une "vulnérable" d'après la "Liste rouge des animaux menacés de l'UICN" de 1990.

La tortue verte (Chelonia mydas), la tortue caret (Eretmochelys imbricata), la tortue bâtarde (Lepidochelys olivacea) et la tortue luth (Dermochelys coriacea) - connue localement sous le nom "ambulancia" à cause de sa taille énorme (parfois jusqu'à 900 kg) - sont considérées menacées, quand la Loggerhead (Caretta caretta), connue à Bioko mais non encore confirmée pour São Tomé, est classée "vulnérable".

Dans le Golfe de Guinée, comme presque partout dans le monde, les tortues ont toujours été chassées par l'homme comme source de nourriture et de revenu.

La tortue verte est particulièrement bien connue pour sa viande délicieuse et ses oeufs sont aussi collectés et vendus comme aphrodisiaque.


Chelonia mydas

 
Caretta caretta 

 

La belle carapace de la tortue caret est exploitée pour le commerce d'objets en écaille de tortue, occasionnant ainsi une diminution à l'échelle mondiale de cette espèce.

Toutefois la réglementation de la CITES, ainsi que l'introduction d'imitations plastiques de haute qualité, ont peut-être contribué récemment à une diminution du commerce mondial, mais à São Tomé et Príncipe, qui n'est pas signataire de la CITES, les tortues ne sont pas protégées et le commerce d'objets en écaille de tortue est répandu.

Il est probable que des centaines de tortues caret sont tuées chaque années dans le Golfe de Guinée, soit dans les filets de pêche, soit sur les plages "surveillées". La mort est cruelle.

Après avoir été amputé de ses nageoires avant, l'animal, encore vivant, est ouvert par le plastron comme un livre, et par la suite découpé en morceaux.

Il faut souligner que, sur les plages, meurent sélectivement les femelles reproductrices qui viennent déposer leurs oeufs, ce qui provoque sans aucun doute un impact très aigu sur la dynamique de la population.

La tortue luth s'empêtre parfois dans les filets des pêcheurs, et du fait de sa grande taille et force, parvient à emporter le filet, avec les ancres. Souvent, on la retrouve deux ou trois jours plus tard, soit noyée dans le filet, soit se débattant à la surface, essayant de se libérer.

La viande de cette espèce n'est pas appréciée, étant considérée comme trop grasse et avec une odeur désagréable. Les individus attrapés sont donc libérés ou, plus souvent malheureusement, mutilés ou taillés en pièces et jetés. Leurs oeufs, par contre, sont collectés lorsqu'on les trouve sur la plage.

La destruction des plages à ponte sur São Tomé par la collecte non-contrôlée du sable est une activité extrêmement inquiétante.

Le prélèvement du sable accélère l'érosion et peut, dans une courte période, transformer une plage sableuse en terrain vague de roches volcaniques. Puisque une tortue retourne à sa plage natale pour pondre, où ira-t-elle une fois que la plage aura disparu ?

La pollution est un autre danger pour les tortues, particulièrement les débris plastiques qui se trouvent de plus en plus dans les mers.

On a trouvé des tortues étranglées par des sachets plastiques calés dans leur gorge, ayant sans doute confondu ce débris coloré flottant avec une méduse, son aliment préféré.

ll est évident que les tortues marines représentent une source de revenu certaine, mais probablement seulement pour un nombre limité de personnes dans le Golfe de Guinée.

A São Tomé et Príncipe, aucune législation n'existe pour réglementer la capture et commercialisation des tortues, et il y a un réel danger de surexploitation de cette ressource.

L'étude initiée par ECOFAC a déjà démontré que beaucoup de pêcheurs sont tout à fait conscients d'une diminution du nombre de tortues et ils confirment eux-mêmes que ceci est probablement dû à une chasse trop intensive ces dernières années.

Des mesures urgentes doivent donc être prises pour contrôler l'exploitation des tortues dans l'ensemble des îles. Il est également indispensable que des plages importantes, telles que celles autour de Ureca au sud de Bioko, ainsi que d'autres sur São Tomé et Príncipe (en train d'être identifiées par l'étude ECOFAC/Corps de la Paix) soient mieux protégées dans les plus brefs délais.

Toutefois, la solution afin d'assurer la survie des tortues sera sans doute d'associer les pêcheurs eux-mêmes aux activités de conservation (emploi pour la surveillance, développement du tourisme, exploitation contrôlée etc...). Il convient de démontrer que l'on gagne plus en assurant la survie à long terme des tortues qu'en les tuant au hasard pour un gain économique à court terme.

 

 

D'après les rapports de David Graff et Javier Juste Ballesta