Sommaire du n°10
n° 6 - octobre 95

BULLETIN SUR L'ENVIRONNEMENT
EN AFRIQUE CENTRALE

| édito | article suivant | sommaire |



 

 


gorille de montagne

Désastre écologique pour les parcs nationaux de l'est du Zaïre

A la suite des événements du 6 avril 1994 au Rwanda, et de la guerre civile qu'ils ont déclenchée, on estimait qu'en quelques jours, en juillet 1994, 1,5 à 2 millions de Rwandais s'étaient réfugiés au Zaïre, fuyant les massacres inter-ethniques. Des semaines durant, la presse internationale a été dominée par cette tragédie, les organismes humanitaires et les bailleurs de fonds essayant de faire face à cette crise sans précédent.

Face à la détresse humaine, certains ont trouvé inconvenable que quelques voix s'élèvent pour dénoncer le désastre écologique qui se déroulait parallèlement au drame rwandais. Pourtant, quand on sait à quel point les populations africaines sont dépendantes de leur milieu dans l'accomplissement de leur vie quotidienne (notamment collecte de bois et d'eau, agriculture), il apparaissait dès lors indispensable de se préoccuper très rapidement de la présence de centaines de milliers de réfugiés dont l'impact sur l'écosystème ne pouvait que s'avérer irréversible, remettant en cause le mode de vie des habitants de cette région.

Dix huit mois plus tard, la situation reste dramatique, les camps de réfugiés abritent toujours des milliers de Rwandais, dont le retour dans leur pays semble bien hypothétique à court ou moyen terme. Le bilan environnemental de cette tragédie est désastreux : on constate un déboisement massif, le bois de chauffe étant indispensable aux populations de cette région montagneuse. Autre fléau, la recrudescence du braconnage pour approvisionner en viande une population de plus d'un million de personnes. L'impact de ces prélèvements se révèle catastrophique pour les deux parcs nationaux zaïrois situés dans cette région (PN de Kahuzi-Biega et PN des Virunga), dont des pans entiers de forêts ont d'ores et déjà disparu.

De ce désastre écologique, découle un problème économique : la présence de milliers de réfugiés dans cette zone provoque une insécurité telle qu'elle remet fortement en cause le tourisme dans cette région, et par conséquent ses retombées pour l'économie locale, mais aussi pour l'Institut Zaïrois pour la Conservation de la Nature (IZCN), chargé de la gestion des aires protégées au Zaïre. Le tourisme aux gorilles de montagne, initié dès la fin des années 70 dans le Parc National de Kahuzi-Biega, et à partir de 1985 dans le Parc National des Virunga, rapportait chaque année à l'IZCN plus d'un million de dollars (soit ± 550 millions de FCFA !), permettant à cette administration de financer le fonctionnement de ses aires protégées. Le tourisme aux gorilles de montagne était la parfaite démonstration de la rentabilité d'une bonne gestion des ressources naturelles.

La problématique de cette région et de ses parcs n'est pas simple. Depuis toujours, cette région très fertile, avec ses sols d'origine volcanique, supporte une des plus fortes densités démographiques d'Afrique (jusqu'à 300 hab/km2), exerçant une forte pression sur les limites des aires protégées, contrainte que l'IZCN devait prendre en considération dans la gestion de ses parcs nationaux. Depuis l'installation des camps de réfugiés au Kivu, l'IZCN est accablé et impuissant face à l'ampleur d'un problème qui le dépasse.

Un rapport du PNUD estime qu'entre 7.000 et 10.000 m3 de bois sortent chaque jour du secteur sud du Parc National des Virunga. Près de Bukavu, l'Institut National d'Etudes et de Recherches Agronomiques (INERA) a perdu des stocks précieux de germplasme lorsqu'un camp s'est installé dans un champ contenant des clones uniques de quinquina et de café représentant le travail de 15 à 20 années d'expérimentation !

Mais la déforestation, et la destruction d'écosystèmes qu'elle implique, n'est qu'un des drames. La présence de milliers d'armes de guerre amenées au Zaïre par l'armée hutue et ses milices a contribué de façon dramatique à la détérioration de la sécurité dans la région et à une augmentation alarmante du braconnage.

Il est probable que des milliers d'hippopotames et de buffles de la Rwindi ont d'ores et déjà disparu, la viande étant vendue ouvertement sur les marchés de Goma et dans les camps.

Depuis 15 ans, aucun cas de braconnage de gorilles n'avait été constaté dans le Parc National des Virunga. Le climat d'anarchie générale prévalant actuellement a brutalement changé cet état de fait. Depuis deux mois, quatre gorilles du PN des Virunga sont morts, dont trois mâles à dos argenté (mâles dominants), dénommés Rugabo, Salama et Luwawa, appartenant à des familles exploitées pour le tourisme de vision à Jomba et Bukima. Au moins trois de ces quatre animaux ont été abattus par une balle tirée en plein coeur, témoignant d'une vraisemblable préméditation.

Les gorilles de plaine de l'est de Kahuzi-Biega n'ont pas été épargnés. Le célèbre Maheshe a été abattu en août 95 par un braconnier qui a vendu son crâne pour le montant dérisoire de 20$ ! N'est-il pas pathétique qu'un gorille rapportant depuis 10 ans un montant annuel d'environ 200.000$ (plus de 100 millions de FCFA par an !), soit abattu pour le prix d'un casier de bière ?

 

Les volcans Virunga

Les volcans Virunga, l'habitat d'environ 300 gorilles de montagne parmi les ± 600 recensés pour la planète

La mort d'un mâle dominant peut avoir des conséquences importantes sur la population des gorilles. En l'absence d'un jeune mâle capable de reprendre la famille et de la préserver, celle-ci se disperse, les femelles rejoignant d'autres familles. Dans ce cas, les plus jeunes gorilles sont généralement tués par le nouveau mâle dominant, afin d'amener les femelles en chaleur et assurer sa propre descendance.

La raison de ces tueries reste un mystère, les corps des gorilles abattus dans le Parc National des Virunga n'ayant pas été touchés. Mais leur résultat se manifeste par l'arrêt brutal du tourisme de vision et un manque à gagner considérable pour cette région.

Il est important d'agir tant qu'il en est encore temps. Il n'y a qu'un seul espoir pour la survie de ces parcs, et d'une manière plus globale, pour la région et sa population, c'est le retour des réfugiés au Rwanda. Le Zaïre le sait et a fixé un dead-line au 31 décembre prochain. Mais le Zaïre seul semble impuissant. La communauté internationale aura-t-elle le courage et la volonté politique de l'aider à atteindre cet objectif ? Maintenir des camps de réfugiés au Kivu ne fait que repousser un problème en en créant un autre : si l'on attend trop longtemps, il faudra admettre que l'on n'aura rien fait pour aider l'Afrique à préserver deux de ses plus beau trésors.

C. Aveling - ECOFAC

Lire aussi en annexe :

Parc National de Kahuzi-Biega, site du Patrimoine Mondial.

Le Parc National des Virunga, site du Patrimoine Mondial

 

 



ECOFAC
Site web du programme ECOFAC

Haut de page

| édito | article suivant | sommaire |