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Sommaire Centrafrique

Intégration de la conservation et du développement rural à Dzanga-Sangha (RCA)

(Article paru dans Canopée n° 8 - Juin 1996)

Le parc national Dzanga-Ndoki est le dernier né des parcs centrafricains. Prenant conscience, grâce au WWF USA, de la richesse de son patrimoine forestier qui ne représente que 16 % de son territoire, la Centrafrique a créé, en 1992, un parc de forêt dense dans son extrême sud-ouest, aux confins du Congo et du Cameroun.


la saline de Dzanga: un potentiel ecotouristique à mettre en valeur

Le Congo créera le parc adjacent de Nouabalé-Ndoki en 1993, tandis que le Cameroun étudie actuellement la création d'un parc dans la région du lac Lobéké à proximité de cette même frontière.

La proximité des trois parcs permet d'envisager une gestion concertée des ressources de la région, des financements, des études et des actions communes au sein d'une structure trinationale.

Une zone à la fois peuplée et riche en faune

A Dzanga-Ndoki, le pays protège 4.000 km2 de forêt dense dont les seuls 1.000 km2 de forêt sempervirente du nord du bassin congolais qui lui appartiennent.

Bien qu'enclavée, cette région de grande forêt a depuis toujours été habitée par les pygmées BaAka et par des populations de pêcheurs installées le long de la Sangha, grand affluent de l'Oubangui.

De tous temps, ce fleuve a permis les échanges avec la côte congolaise, attiré les explorateurs puis favorisé l'exploitation du caoutchouc naturel du Funtumia, de l'ivoire puis du café par des sociétés de traite et des concessionnaires. Mais c'est au début des années 1970 que l'économie locale a fait son plus grand bond avec le démarrage de l'exploitation forestière à Bayanga.

Cette petite ville compte aujourd'hui près de 3.000 habitants, ce qui lui a valu le statut de commune puis celui de sous-préfecture. L'ensemble de la zone protégée et de ses abords immédiats avoisine les 15.000 personnes.

Fort heureusement et assez paradoxalement, cette présence humaine ancienne n'a pas fait perdre à la région son intérêt sur le plan de la richesse floristique et faunistique.

Les sondages montraient au milieu des années 1980 de grandes populations d'éléphants de forêt (Loxodonta africana cyclotis ) et de gorilles de plaine (Gorilla gorilla gorilla) qui ont justifié à elles seules la mise en défends de la zone. Avec elles, on observe des populations intéressantes de chimpanzés (Pan troglodytes), bongos (Tragelaphus euryceros), sitatungas (Tragelaphus spekei), panthères (Panthera pardus), et la présence du chat doré (Felix aurata).

La proximité d'implantations humaines importantes et de populations animales aussi conséquentes est un des aspects caractéristiques de la région.

Un deuxième trait particulier de la zone est l'existence de nombreuses salines fréquentées de jour, comme de nuit, par toutes sortes d'animaux, Dzanga étant la plus étonnante puisque qu'on y observe en permanence une centaine d'éléphants.

Enfin, la forêt n'a pas fait disparaître les savanes reliques, l'absence de relief laisse place à de vastes zones marécageuses ou à des peuplements purs de limbali (Gilbertiodendron dewevrei), ce qui fait de cette zone une mosaïque d'écotopes peu commune sur un territoire aussi limité.

De profonds changements, des intérêts divergents

L'ouverture de la zone par l'exploitation forestière a tout à la fois révélé la richesse faunistique du secteur et accéléré le processus de colonisation dont on sait qu'il est menaçant à plus ou moins long terne.

Les BaAka, vivant de chasses collectives et de cueillette, majoritaires il y a 30 ans, n'ont plus qu'une importance économique marginale. La population actuelle est pour les deux tiers venue de régions parfois fort éloignées de la forêt.

Les modes d'utilisation de la forêt s'en trouvent totalement bouleversés, les échanges avec l'extérieur considérablement accrus.

La juxtaposition sur un même territoire des intérêts divergents d'une forte population cherchant à se développer, et du gouvernement centrafricain souhaitant, à la fois, tirer de l'exploitation forestière les revenus dont il a besoin, et conserver les équilibres naturels, crée une situation extrêmement délicate.

Pour intégrer ces différents paramètres, une «Réserve Spéciale à Usages Multiples» de 3.000 km2 a été créée autour du parc national couvrant lui-même 1.000 km2 environ.

Bien qu'elle ne corresponde à aucun statut juridique de la loi centrafricaine, la réserve permet toutefois la mise en application d'une réglementation délimitant des zones propres à chaque activité (agriculture, chasse safari, exploitation forestière) et limitant l'exercice d'activités comme la chasse et l'exportation de la viande.

Pour laisser aux pygmées, population indigène, leurs territoires traditionnels de chasse et de cueillette, le parc est coupé en deux secteurs distants de 30 km.

Le projet Dzanga-Sangha, dirigé en collaboration par le WWF-US et la GTZ, est chargé, sous l'autorité du ministère des Eaux et Forêts, d'un mandat intégrant la protection du parc national, et dans la réserve, de l'animation d'un développement ne menaçant pas la forêt.

Avec trois brigades de lutte anti-braconnage de dix gardes chacune, le projet a mandat de faire appliquer la réglementation dans le parc et dans la réserve. Bien qu'en nombre insuffisant, les gardes ont obtenu la quasi-disparition du braconnage dans le secteur de Dzanga et son ralentissement dans les autres secteurs.

 

Pari sur l'écotourisme

Un pari a été fait dès le départ sur l'écotourisme, activité pouvant constituer pour la population une source importante de revenus, la détournant des activités les plus nuisibles.

En effet, les nombreuses salines comme autant de points de vision des grands mammifères, et l'occasion unique de partager avec les BaAka leurs activités traditionnelles de chasse et de cueillette constituent deux atouts dans un tourisme de vision rarissime en forêt d'Afrique centrale.

Pour intéresser la population aux progrès de la protection, le règlement du parc national octroie aux organisations communautaires locales 40% des droits d'entrée.

Les efforts faits cette année en matière de formation, de promotion et de construction d'infrastructures touristiques permettent raisonnablement de passer rapidement de 1.000 à 10.000 visiteurs annuels.

Trouver des interlocuteurs

Les institutions locales se révélant très faibles et la population, en grande partie immigrée, n'offrant pas de structures sociales traditionnelles, il a fallu en tout premier lieu susciter des instances de dialogue au sein de la population d'une part, entre le projet et la population d'autre part.

Le Comité de Développement de Bayanga (CDB) regroupe les représentants de tous les villages et quartiers, de tous les acteurs économiques, sociaux et administratifs de la sous-préfecture.

Le CDB obtient ainsi la légitimité nécessaire à l'obtention et à la gestion des revenus du tourisme.

Le CDB se posant en interlocuteur vraiment représentatif de l'ensemble de la population, le projet a le souci de l'associer au plus près à l'élaboration de sa stratégie et à la gestion des ressources du territoire.

Ainsi 1) l'accès direct de la population des villages aux revenus du tourisme, la mise en route d'un petit programme d'équipements sociaux défini dans une large concertation, 2) la transparence du projet vis-à-vis de la population, montrent à celle-ci l'intérêt d'un partenariat sur la conservation et lui redonnent la responsabilité sur les ressources dont elle ne cesse de réclamer la propriété.

Pour infléchir les impacts négatifs des activités actuelles dont vit la population, le projet doit chercher sur les plans technique et économique 1) à lever les obstacles au développement des activités traditionnelles, 2) les moyens d'en diminuer l'impact écologique, 3) à initier des activités nouvelles propres à rendre l'accroissement de l'activité locale moins menaçant à long terme.

Ainsi le projet organise :

  • la sensibilisation à la conservation de la population, en particulier des instituteurs et des jeunes;

  • la recherche de réponses aux déprédations des éléphants en expérimentant puis en appuyant le montage de barrières électriques pour un redémarrage de l'agriculture sévèrement menacée par les pachydermes;

  • l'amélioration des techniques et rendements agricoles par des démonstrations;

  • la recherche de la valorisation de produits traditionnels tels que le vin et les feuilles de raphia;

  • l'expérimentation de nouvelles activités telles que l'exportation de papillons et de plantes médicinales.

 Au sein du projet, ou par l'appui de chercheurs indépendants, la recherche appliquée dans le domaine de l'exploitation des ressources naturelles doit être renforcée pour donner des garanties scientifiques au caractère durable de leur exploitation.

Avec le CDB et de nouveaux groupes locaux, le projet tente de structurer des outils de développement économique : caisse d'épargne et de crédit, appui aux rares groupements de producteurs et aux petites entreprises liées à l'exploitation touristique, etc.

 

Des partenaires atypiques

L'accompagnement des BaAka est essentiel au sein du projet. En effet, ce sont des partenaires importants pour la conservation et la recherche, fort éloignés culturellement des autres interlocuteurs du projet et avec lesquels les savoir-faire usuels en matière de développement sont inadaptés.

Cet accompagnement passe par une assistance sanitaire et l'alphabétisation des jeunes enfants.

L'aspect très positif du partenariat avec la population locale et les succès techniques rencontrés ne doivent pas cacher l'importance des acteurs de l'exploitation forestière tant sur le plan écologique qu'économique.

Les projets de conservation ont sur eux peu de pouvoir alors même que leur situation financière et leur comportement influencent fortement les tendances de l'activité économique de la zone et de l'exploitation des ressources naturelles, risquant de rendre vains les efforts entrepris dans le domaine de la conservation.

Bien que le projet Dzanga-Sangha soit un projet de conservation dans le plein sens du terme, il met un fort accent sur le développement rural.

La raison en est que la définition d'une réserve à usages multiples, la définition d'un cadre d'aménagement et d'exploitation touristique, la volonté de gérer les ressources naturelles, celle d'associer pleinement la population à la gestion de ces ressources pour la rendre responsable de son avenir et infléchir le développement local vers des activités plus durables, sont autant de démarches nouvelles en Centrafrique qui font du projet Dzanga-Sangha un projet pilote dans ce pays.

Bien que cette démarche de développement rural soit un processus de longue haleine, sur ce plan, le projet est dans une phase transitoire à l'issue de laquelle les acteurs locaux prendront en charge ces activités, dont certaines n'ont pas de rapport direct avec la conservation.

 

 

J.M. GARREAU

Conseiller en développement rural, WWF - RCA.