Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

L'influence de l'homme sur son milieu naturel :
préhistoire et environnement à la Lopé, au Gabon

(Article paru dans Canopée n° 11 - Mars 1998)

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Sommaire numéro

Gabon

Une présence humaine ancienne

Le bilan des recherches menées depuis 1982 sur les cultures préhistoriques et historiques de cette région permet actuellement de dresser une chronologie des occupations humaines.

Ainsi c'est dans la réserve de la Lopé que nous relevons les plus vieilles traces de pierres taillées (400.000 ans) pour l'Afrique centrale forestière; cet âge de la pierre va perdurer jusqu'à il y a 4 à 5000 ans.

A partir de cette période charnière vont arriver dans la moyenne vallée de l'Ogooué les premiers groupes néolithiques qui apportent de nouvelles technologies, la poterie et la pierre polie.

Vers 500 avant J.C. des populations de métallurgistes s'implantent dans la région en s'établissant de préférence en savane sur les sommets des collines.

C'est l'avènement de l'âge du fer ancien, une longue période florissante de 1000 ans, qui va connaître une importante occupation humaine et laisser, inscrites dans la roche, de remarquables gravures.

Les signes gravés qui composent ce vaste musée de plein air, le plus important d'Afrique centrale forestière, constituent un legs exceptionnel qui nous renseigne sur les mythes, les croyances et les préoccupations de groupes humains qui ont vécu sur les berges du fleuve Ogooué.

Ce riche patrimoine archéologique appartient aux populations métallurgistes qui se sont inscrites dans le grand mouvement migratoire des populations bantoues.

Alors que la présence de populations de l'âge du fer est bien confirmée de 500 avant J.C. à 600 après J.C., les datations au carbone 14 indiquent qu'à partir du VIIème siècle, la moyenne vallée de l'Ogooué et la Lopé semblent ne pas avoir connu de peuplements humains jusqu'au XIIème siècle, malgré un tableau chronologique régional pourtant riche de 100 datations.

Cette longue période de "silence humain" a dû entraîner des changements dans les paysages de la mosaïque forêt-savane de la Lopé.

En effet on constate que l'homme brûle régulièrement les savanes lors de la grande saison sèche ce qui a pour effet de maintenir le front de contact entre la forêt et la savane et de freiner le développement de la forêt.

Si les savanes ne sont pas brûlées par les feux anthropiques, elles sont peu à peu colonisées par la forêt ; ainsi on peut envisager que la forêt a tiré profit de l'absence de l'homme pour reprendre son expansion sur les enclaves de savanes.

De nouvelles populations métallurgistes réapparaissent aux XIIème/XIIIème siècles dans la région en s'établissant une nouvelle fois sur les sommets de collines. C'est l'âge du fer récent de tradition Lopé qui se distingue par une poterie particulière et facilement reconnaissable par un décor très spécifique fait de petits chapelets de graines disposés en arêtes de poisson.

Elle a été également identifiée aux XVIIIème et XIXème siècles en association avec des fragments de faïence anglaise et de pipes hollandaises. La pérennité de cette céramique de tradition Lopé du XIIème au XIXème et sa reconnaissance sur plus de 250 km depuis Alembé jusqu'à Lastoursville, soulignent une très large diffusion culturelle et temporelle le long de l'axe fluvial de l'Ogooué, et ce, depuis un épicentre situé dans la plaine de la Lopé.

Le développement spatial de cette céramique se serait donc réalisé le long du cours de l'Ogooué grâce à la fameuse et légendaire dextérité des piroguiers okandais que l'explorateur Savorgnan de Brazza utilisera dès 1876 pour leur parfaite connaissance des passes et des rapides du fleuve.

Le contexte paléoenvironnemental

Nous avons mené un important travail en collaboration avec Lee White (WCS) sur la dynamique des paysages et l'action de l'homme sur le milieu, plus précisément à l'aide de la méthode du carbone 13.

L'isotope carbone 13 est un excellent indicateur du couvert végétal surtout pour les paysages très différenciés telles les forêts et les savanes comme ceux de la réserve de la Lopé.

Cette méthode de travail nous apprend (voir rapport ECOFAC, White, Oslisly, Fontugne et Hatté 1997) que les graminées ou herbes des savanes tropicales ont des valeurs isotopiques complètement opposées à celles des plantes forestières et des arbres, c'est-à-dire que sur une échelle de valeurs elles se situent aux antipodes.

Nous pouvons ainsi connaître, lors des analyses isotopiques de sols prélevés tous les dix centimètres dans des fosses creusées profondément jusqu'au contact du rocher, quels ont été les paysages originels, forêt ou savane, et observer s'il y a eu une expansion d'un système végétal sur l'autre.

Nous avons débuté pour la réserve de la Lopé ce long travail d'analyses qui nous permettra à long terme, de mieux appréhender au cours des derniers 10.000 ans (et peut-être au delà), les fluctuations des limites du front de contact entre la forêt et la savane et de mesurer l'impact des actions humaines sur ces paysages.

Le programme ECOFAC est associé avec le programme ECOFIT (financé et soutenu par l'ORSTOM et le CNRS) dans le cadre du programme spécifique Paléoforga, c'est-à-dire l'étude du cadre paléoenvironnemental des forêts du Gabon.

L'objectif de cette collaboration a été de réaliser dans un premier temps de petits carottages dans les lacs du centre-est de la réserve de la Lopé. Ainsi deux carottes du premier mètre ont été prélevées dans le lac Kamalété afin de mener des analyses palynologiques, radiochronologiques et sédimentologiques.

Elles nous seront d'un grand recours pour reconstituer le paysage végétal grâce à l'étude des pollens, dater la matière organique pour connaître la chronologie et comprendre la dynamique de la végétation et également de mesurer l'impact de l'anthropisation au cours des temps passés.

Par ailleurs la prospection menée autour de ces petits lacs nous a permis de découvrir d'importantes concentrations de pierres taillées de l'âge de la pierre récent et des scories, preuves indéniables d'un âge du fer (voir rapport ECOFAC, Oslisly 1997).

Le bilan des travaux que nous avons menés tant sur les cultures humaines que sur le contexte paléoenvironnemental de la réserve de la Lopé permet actuellement l'élaboration du premier tableau synthétique sur la relation homme-environnement au cours de l'Holocène (de 12.000 ans à l'Actuel).

 

Richard Oslisly

Muséum national d'histoire naturelle de Paris
e-mail :
iph@mnhn.fr