Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Exploitation forestière
et gestion de la faune au Gabon

( Article paru dans Canopée n° 11 - Mars 1998)

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Sommaire numéro

Gabon

 

L'exploitation forestière stricto sensu : un impact minime sur la faune

Des études récentes menées dans la réserve de la Lopé et dans la forêt des Abeilles montrent qu'à l'heure actuelle, les dommages causés à la végétation lors d'exploitations forestières sélectives au centre du Gabon sont d'environ 10% (perte de canopée ou proportion d'arbres touchés). Ces chiffres peu élevés laissent paraître improbable, dans cette zone, un effet significatif de l'exploitation forestière sur la faune.

Des études dans la réserve de la Lopé montrent que c'est en effet le cas pour la plupart des espèces de grands mammifères (éléphants, gorilles, céphalophes, buffles, potamochères, singes). Cependant, à la Lopé et dans plusieurs autres sites en Afrique centrale, des études font état d'une exception : le chimpanzé (voir Canopée n°3).

A la Lopé, les densités de chimpanzés chutent de 20% après exploitation, et ne semblent se redresser qu'après une période de 15-20 ans. On pense que cette tendance est liée à la structure sociale des chimpanzés et non à un effet écologique.

Les exploitants forestiers ont tendance à progresser de front sur leurs permis, chassant les chimpanzés hors de leur territoire vers le territoire de communautés de chimpanzés voisines, où ils sont attaqués. Cette conséquence pourrait probablement être évitée si les exploitants forestiers adoptaient un système par lequel ils exploiteraient des blocs d'environ 10 km2 à la fois, de plus petite taille que le territoire d'une communauté de chimpanzés en forêt tropicale d'Afrique centrale, et qui permettraient à ceux-ci de s'écarter de la zone exploitée.

Se basant sur cette information, la société Leroy-Gabon a déjà donné son accord pour modifier ses habitudes d'exploitation afin de minimiser l'impact sur les chimpanzés; d'autres compagnies seront sans doute également réceptives à cette idée si on les y encourage.

Des études d'impact de l'exploitation forestière sur la faune sont nécessaires. Ses effets négatifs sur les populations de chimpanzés étaient inattendus et illustrent bien les difficultés de prédiction des effets d'une modification de l'habitat sur la faune.

Cependant, si les niveaux d'exploitation et de déforestation demeurent bas au Gabon, et si les effets secondaires comme la pratique de cultures sur brûlis dans les forêts exploitées restent peu fréquents, l'impact de l'exploitation sur la faune restera minime.

 

Les singes sont
un groupe particulièrement
menacé par la chasse

L'exploitation forestière et le danger de ses effets secondaires sur la faune

Cependant, il y a un deuxième aspect, plus grave que l'impact des changements de végétation dus à l'exploitation forestière sur la faune.

En ouvrant les routes, les exploitants ouvrent simultanément l'accès à des zones reculées. La pression de la chasse est souvent intense sur les permis d'exploitation. Souvent, elle est perpétrée par des employés de la société forestière et par leurs familles.

Les chasseurs qui vendent leur gibier contribuent aussi à ce problème, particulièrement lorsque les sociétés forestières s'en vont. Un bon exemple est la situation d'Otoumbi où un grand nombre de chasseurs utilisent les anciennes pistes forestières pour braconner dans la réserve de la Lopé.

Sur une étude de deux mois dans la forêt des Abeilles, Roger Boussougou a enregistré plus de 1000 animaux tués par des employés des sociétés forestières et leurs familles, y compris des espèces protégées telles que le gorille et le chevrotain.

Dans certaines parties du Congo, il a été prouvé que la chasse dans les concessions forestières avait un impact important sur les populations animales.

Au Gabon, une étude menée par le WWF a estimé qu'environ 17 millions de kg de gibier, d'une valeur approximative de 22 millions de $ (soit 10 milliards de FCFA), étaient consommés annuellement dans les zones urbaines. Ceci équivaut à presque 2% du PNB, et se réalise complètement en dehors de l'économie formelle.

Une grande partie de cette viande provient des concessions forestières, ou de zones où le gibier est la source principale de protéines et de revenus pour les populations rurales. Ce prélèvement est-il soutenable pour les populations animales ?

 


potamochères dans
la réserve de la Lopé:
une ressource à gérer,
pas à décimer.

Plaidoyer pour une gestion de la faune

L'état des connaissances

Afin d'évaluer si les prélèvements sur les espèces animales sont soutenables, il est nécessaire d'avoir une mesure de la densité de population, de la proportion âge/sexe, du taux de reproduction, de la survie et du taux de prélèvement pour chaque classe d'âge et de sexe.

Si ces données ne sont pas disponibles, une alternative est de contrôler les tendances des populations : si les populations diminuent, il est probable que les niveaux de chasse sont trop élevés pour être soutenables.

Il y a probablement plus de 150 espèces de mammifères au Gabon, mais les modèles de distribution sont peu connus. Il n'existe d'estimation à l'échelle nationale que pour les gorilles, les chimpanzés et les éléphants, et ces données sont basées sur des études effectuées il y a 10-18 ans.

Il n'existe aucune donnée pour les céphalophes et les singes, les deux groupes les plus visés par les chasseurs. Les densités de mammifères sont connues sur deux sites au Gabon : la Lopé et Ipassa. Des recensements détaillés ont été entrepris à Ipassa jusqu'en 1985 environ, mais un important braconnage a depuis décimé les populations de grands mammifères sur ce site.

Des informations sur les densités animales dans les différents types de végétation ne sont disponibles qu'à la Lopé, et ce, pour une zone relativement bien protégée. Les données de base sur les populations des mammifères au Gabon s'avèrent insuffisantes.

Par ailleurs, on ne possède pas de données fiables sur la composition âge/sexe, ni sur les taux de reproduction, et pas d'estimation des niveaux de prélèvement pour la chasse commerciale. Il est par conséquent extrêmement difficile d'évaluer biologiquement pour l'instant l'impact des prélèvements sur la faune.

Cependant, différentes études réalisées en Afrique centrale (Sally Lahm au Gabon : étude sur l'impact de la chasse de subsistance dans le nord-est du Gabon, WCS/Projet Nouabalé-Ndoki au Congo) ont montré que même dans des zones très reculées, les prélèvements ont un impact sévère sur les populations animales.

Par conséquent, bien que ne disposant actuellement pas au Gabon de données pour établir une relation entre les populations animales et la pression de la chasse commerciale, les informations disponibles suggèrent qu'il est peu probable que celle-ci soit soutenable.

Pourquoi se soucier d'insoutenables niveaux de prélèvement ?

Si l'on se fie aux tendances connues en Afrique, beaucoup d'espèces (particulièrement les grands mammifères) disparaîtront si les niveaux de chasse ne sont pas contrôlés : seules les espèces résistantes telles l'aulacode et le céphalophe bleu survivront. Ce cas de figure implique des conséquences à différents niveaux. Par exemple :

  • la disponibilité en gibier déclinera et les prix augmenteront;

  • les populations rurales, qui dépendent de la viande de brousse (en tant que source importante de protéines et de revenus), perdront progressivement cette possibilité;

  • les populations animales seront réduites, et de nombreuses espèces probablement confinées dans des zones protégées, ou disparaîtront;

  • l'écologie des espèces végétales qui dépend de ces animaux pour la pollinisation ou la dispersion des graines, sera gravement perturbée. Par exemple, les espèces d'arbres telles que Gambeya (longhi) , Baillonella (moabi) ,Tieghemella (douka), Irvingia (andok), Swartzia (pau rosa) etc. qui dépendent des animaux pour la dispersion de leurs graines, pourraient cesser de se régénérer (Alexandre 1980). Plus de 70% des espèces de plantes dans les forêts du Gabon dépendent des animaux pour la dispersion de leurs graines;

  • d'autres fonctions de l'écosystème pourraient être perturbées de manière imprévue, les relations animaux-plantes et prédateurs-proies, dans les forêts tropicales étant complexes et encore mal comprises.

Retour de chasse et Cercopithecus solatus
comme gibier
Quels avantages une gestion de la faune apporterait-elle ?

Si le Gabon développait un système de gestion de sa faune, il y trouverait nombre d'avantages potentiels :

  • la faune et son exploitation pourraient être contrôlées et régulées et les revenus intégrés dans l'économie formelle;

  • les populations animales pourraient être régulées de manière telle que les espèces dévastant les cultures soient maintenues en faible densité à proximité d'implantations humaines, et à plus forte densité dans des zones sans risque de conflits avec l'homme;

  • ce contrôle des populations animales pourrait être associé à des vérifications vétérinaires pour s'assurer de la sécurité à consommer du gibier. Actuellement, il n'existe pas de tels contrôles sanitaires. Parfois, la viande est injectée de formol pour empêcher son pourrissement avant sa commercialisation (le formol est hautement toxique et provoque des cancers). Les animaux sauvages peuvent également porter ou souffrir de maladies qui affectent également les hommes, telle la fièvre ébola, qui a récemment atteint, dans le nord-est du Gabon, les gens qui ont consommé des chimpanzés morts de cette maladie;

  • un prélèvement soutenable est dans l'intérêt des générations futures;

  • la conservation et les activités de développement pourraient continuer à se côtoyer;

  • un nombre croissant de gestionnaires de la faune mieux formés serait à même de gérer d'autres problèmes environnementaux, tels que la dévastation des cultures par la faune, la conservation d'espèces rares et menacées, le braconnage, etc.

 

Un fruit de Cola:
les interactions
plantes-animaux sont fondamentales
pour la régénération
de la forêt

Priorités pour la recherche et l'aménagement futurs

Si l'utilisation durable de la faune est considérée comme une priorité au Gabon, que ce soit dans tout le pays, ou dans certaines zones d'aménagement clairement définies, il sera nécessaire d'estimer et de suivre les niveaux de prélèvements et les réponses correspondantes sur les populations animales.

Il existe des méthodes pour estimer les densités animales en forêt tropicale, mais il y a actuellement très peu de gestionnaires de faune formés dans l'utilisation de ces méthodes. Dans des zones où la gestion durable de populations animales est un objectif, des inventaires pour établir les densités de population devront être réalisés.

En se basant sur ces estimations et les connaissances communes de la biologie des différentes espèces, des niveaux raisonnables de prélèvements pourraient être établis. Ceci nécessitera que la législation réglemente des quotas, des saisons et des méthodes de chasse.

Vu nos pauvres connaissances de la biologie de la plupart des espèces, ces quotas devraient initialement être pris à titre conservatoire. Les niveaux de population devraient ensuite être contrôlés à intervalles réguliers afin d'établir les tendances des populations.

Si les densités de population chutent de manière notable, les prélèvements devraient être réduits. Si les populations augmentent, il serait possible d'augmenter les quotas.

Un tel système serait similaire à celui déjà appliqué aux stocks de bois, mais nécessiterait un système de gestion complètement nouveau, vu que les populations animales ne figurent pas parmi les ressources naturelles à gérer au Gabon.

Si un tel système est souhaité, cela demandera un effort important de formation et de sensibilisation, afin de développer des capacités de gestion parmi les chasseurs et les conservationnistes.

Dans ce processus, la première étape la plus appropriée pourrait être de développer des concessionsd'exploitation de la faune modelées sur les lignes des concessions forestières, où un individu ou une compagnie entreprend de gérer les populations animales, sous le contrôle de l'administration.

Des études en Afrique centrale ont démontré qu'au cours de l'exploitation forestière , les ressources en faune sont considérées comme librement disponibles et rapidement décimées par un niveau insoutenable de chasse. Or, si les concessions donnent à l'exploitant un droit sur les ressources ligneuses, elles ne lui donnent en revanche aucun droit sur la faune.

A ce titre, la promulgation de la nouvelle loi forestière au Gabon pour la protection des populations animales sur les concessions forestières est attendue.

Des études menées dans des zones protégées pourraient servir de contrôle et améliorer la connaissance biologique de diverses espèces afin de permettre aux capacités de gestion de s'affiner.

L'expérience des gestionnaires et des chercheurs travaillant actuellement dans des zones protégées au Gabon pourrait être utilisée pour former le personnel supplémentaire nécessaire en vue d'initier une telle gestion de la faune, mais l'énormité de cette tâche ne devra pas être sous-estimée.

 

 

Lee White

SEGC, B.P. 7847
Libreville, Gabon

 

Les hippopotames de la Lopé:
ou le cas d'un prélèvement non soutenable

Le samedi 21 février 1998, le dernier hippopotame vivant dans la région de la Lopé a été trouvé mort de son grand âge, sur les rives de l'Ogooué, à environ 400 mètres de l'hôtel.

Cette vieille femelle, se déplaçant dans la rivière entre Kongoboumba et Kazamabika, a vécu une existence solitaire durant plus de quinze années, après que son dernier compagnon eut été abattu. Elle était connue sous le nom de "hippo de la Lopé" et était traitée par les habitants de la réserve avec le respect dû au dernier d'une race.

On raconte que, par le passé il y avait une importante population d'hippopotames dans la région de la Lopé, et que quand la réserve fut créée en 1946, un des ses principaux objectifs étaient d'en protéger les hippopotames.

Une chasse illégale, entre 1960 et 1980 a conduit à la décimation de cette population dont le dernier survivant vient de s'éteindre.

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