Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Spécial réserve du Dja

Agriculture itinérante et conservation
dans la réserve de faune du Dja :
Une relation bénéfique ?

(Article paru dans Canopée n° 12 - Août 1998)

Liens vers autres
articles corrélatifs :

Sommaire numéro

Sommaire Cameroun

En 1994, dans le cadre de la collaboration entre le programme ECOFAC, l'Université libre de Bruxelles (ULB), et l'Université catholique de Louvain (KUL) en Belgique, un suivi d'une année des activités des essarteurs badjoué, dans la partie nord de la réserve de faune du Dja (en particulier dans le secteur d'Ekom) a été réalisé.

Le défrichement annuel (à la hache et à la machette) pour le vivrier se répartit, dans cette zone, entre la jachère préforestière (4 années de jachère, 37% de la superficie défrichée chaque année), la jeune forêt secondaire (11 années de jachère et 27% de la superficie défrichée), la forêt secondaire adulte (25 années de jachère et 31% de la superficie défrichée) et la forêt "primaire", à laquelle nous donnons un âge indicatif de 100 ans, et qui représente 5% de la superficie défrichée.

La durée moyenne d'une jachère est donc de 17 années. L'étude permet d'estimer à deux ans, la durée moyenne de la phase pendant laquelle une parcelle est cultivée, avec un cycle théorique "cultures-jachère" de 19 ans.

La superficie défrichée est de 0,55 ha/an par femme cultivatrice (la plus petite unité économique possédant ses propres outils). Le besoin en terre agricole qui en résulte, basé sur un cycle de 19 ans, est de 10,5 ha par cultivatrice.

L'agriculture itinérante à Ekom

défrichement

besoin en terre annuel (cycle moyen de 19 ans)

par femme cultivatrice

0,55 ha

10,5 ha

valeur absolue au village Ekom boucle du Dja (*)

21,1 ha

401 ha

- valeur absolue

169 ha

3211 ha

- % des terres agricoles (**)

0,55 %

10,4 %


(*) facteur d'extrapolation de 8 par rapport à Ekom. Ekom contient un huitième de la population de la boucle du Dja
(**) terre agricole=distance maximale de 5 km de la piste principale et un sol bien drainé

 

Avec ces données, il devient possible de calculer la superficie de terre nécessaire à l'agriculture vivrière. La zone qui s'étend à 5 km de part et d'autre de la piste Somalomo-Ndengue, est recouverte, pour 33%, de végétation sur sols hydromorphes (forêt marécageuse 26% et raphiales 7%).

La population résidente le long de la piste (excluant Somalomo qui est sur l'autre rive du Dja) était de plus ou moins 1.300 personnes, dont environ 25% de femmes cultivatrices. La densité de population de cette zone de 10 km de large et de 46 km de long, est de 2,8 hab./km2. En soustrayant la superficie de sols hydromorphes, on obtient une densité de 4,2 hab./km2 de terre à potentiel agricole (c'est-à-dire sur sol ferme, et à 5 km maximum de la piste Somalomo-Ndengue).

Différents scenari ont été simulés tenant compte de l'accroissement de la population, de l'agriculture par les non-résidents autochtones, d'une augmentation du vivrier de rente.

activité agricole

nombre hab/km2 de terre agricole supportable (**)

nombre d'années (***) avant que 50% des terres ne soient absorbées dans le cycle d'essartage (****)

agriculture itinérante actuelle

38 hab/km2

57 ans

agriculture itinérante avec augmentation du vivrier de rente (*)

18 hab/km2

36 ans


(*) scénario retenu : la superficie des champs, uniquement composés de bananiers, triple
(**) la densité agricole actuelle de la zone est 4,2 hab/km2
(***) avec un accroissement démographique de 3,5%/an
(****) à ce stade, le paysage, à un maximum de 5 km de la piste, aura 50% de terres dans le cycle agricole, 17% de forêts primaires de terre ferme, 26% de forêt primaire sur sols hydromorphes, et 7% de raphiales

 

Ce qui risque d'influencer le plus l'impact spatial, en dehors des facteurs de demande (ex., prix du régime de bananes), est l'introduction de nouvelles technologies. Par exemple, l'introduction de tronçonneuses pour créer des bananeraies commerciales modifie l'économie du travail : il devient possible d'abattre la forêt primaire avec un effort moindre.

Mathématiquement, cela se traduit par un cycle cultures-jachère plus long, avec un effet considérable sur la superficie de terre consacrée à l'agriculture. Mais sans ce type de changement, l'agriculture actuelle badjoué est écologiquement durable.

Le cacao et le café sont aussi intégrés à l'agriculture badjoué. Ces cultures de rente sont cultivées soit derrière les cases (café) soit dans les zones cacaoyères.

Environ 360 ha de cacao et 51 ha de café sont à valoriser dans la boucle du Dja, soit 1,3 % de terres agricoles. Ceci ne représente en aucune sorte une menace pour la forêt. Evidemment, le développement des cultures de rente (café, cacao, maïs aussi palmier à huile, plantain, etc.) dépend très fortement des conditions du marché, et des subventions ou taxations.

En dehors des plantations faciles à réhabiliter, il y a de vieilles plantations cacaoyères qui doivent leur origine à l'utilisation du cacao, autrefois, comme marqueur de propriété de la terre.

Le paysage qui résulte de l'agriculture (essartage et culture cacaoyère) dans les parties habitées de la réserve de faune du Dja, sont des îlots anthropogènes (jachères jusqu'au stade de la forêt secondaire adulte et cacaoyères) dans une matrice de végétation peu influencée par l'homme (vieilles forêts de terre ferme et sur sols hydromorphes).

Selon des études réalisées en République démocratique du Congo (RDC) et au Gabon, cette mosaïque peut contenir une biomasse élevée en petits et moyens mammifères, même avec une forte pression de chasse.

La présence de forêt primaire a son importance dans la mosaïque car elle apporte, entre autres, pour la faune, en saison de fructification, une nourriture riche susceptible d'accroître le succès reproductif.

Dans le cas de la réserve de faune du Dja, l'objectif est une diminution de la chasse à l'intérieur de la réserve. Le terroir agricole s'accommode d'une pression de chasse relativement élevée (chasse de subsistance indispensable). L'écosystème résultant de l'essartage badjoué, autour de la piste, est adapté à une telle situation.

En effet, une faune composée de rongeurs (aulacode, athérure, rat d'Émin) mais également de singes (cercocèbe agile et moustac), et que l'on pourrait qualifier issue d'un élevage extensif dans la mesure où elle évolue dans un milieu aménagé par l'homme, manifeste sa présence par les déprédations dans les cultures.

La présence des singes s'explique par le faible taux de chasse au fusil dans la zone (où les pièges dominent) et par la concentration de l'effort de chasse dans la forêt, loin du village (15 à 25 km pour Ekom). Il s'agit dans ce cas d'activités de chasse commerciale qui concerne en premier lieu les céphalophes de taille moyenne, dont la viande boucanée apporte des revenus réguliers.

La conservation de l'ensemble de la faune et de la flore se fera en dehors du terroir agricole. Indépendamment du système agraire, on constate, comme partout, l'extinction écologique des grands mammifères à proximité des villages. Le terroir agricole se révèle être un agro-écosystème à relativement haute biodiversité capable de s'accommoder de pressions de plus en plus élevées.

Autour des villages, l'agro-écosystème est favorable à une chasse de subsistance pouvant concerner une large variété d'animaux. Au-delà de ce terroir agricole, on peut éventuellement envisager un terroir de chasse commerciale limité, le gibier constituant un revenu qu'il est difficile d'ignorer dans les conditions économiques actuelles.

Au-delà de ce terroir de chasse, il importe de maintenir une zone de conservation intégrale, afin de maintenir des populations animales saines qui "approvisionnent" les terroirs de chasse.

Au terme de l'étude, il apparaît que la pratique d'une agriculture itinérante dans la forêt ne menace, ni aujourd'hui ni dans les prochaines décennies, les vieilles forêts de l'intérieur de la réserve. Ceci est lié à la faible densité de la population, au caractère cyclique de l'agriculture itinérante, et au travail humain comme intrant dominant.

Ces conditions sont encore valables pour la majorité de l'Afrique centrale (sud-est Cameroun, Gabon, nord-Congo, certaines régions de la RDC). En effet, mettre en culture une forêt primaire plutôt qu'une forêt secondaire adulte n'offre guère d'avantages agricoles, et exige un surplus de travail (lourd !) d'abattage.

Le terroir agricole est capable d'absorber une exploitation croissante sans que ses paramètres écologiques de base (maintenance de la mosaïque) ne subissent de changement fondamental.

En zone peu peuplée et sans intrants d'énergie externe, le facteur de production limitant, dans le système de production dont l'essartage fait partie, est le travail humain. Des innovations économisant la terre épargnent un facteur de production perçu par les essarteurs comme abondant. Ces derniers ne seront intéressés par ces innovations que si elles favorisent une diminution du travail nécessaire pour produire leur subsistance.

Il importe donc de trouver des modèles de gestion d'aires protégées qui prennent en compte les aspirations des essarteurs traditionnels résidents, qui motivent la conservation de la biodiversité (gestion de la chasse) et anticipent l'impact futur de l'accroissement de la population.

Il faut distinguer l'essartage traditionnel du système pionnier qui suit souvent les chemins d'accès à la forêt (projets de routes, pistes forestières). Les agricultures pionniers n'ont pas encore eu le temps de développer un système de production intégré à l'environnement : l'appropriation de zones se traduit alors par la disparition de la forêt.L'essartage traditionnel est intégré à un système de production varié (chasse, pêche, cultures pérennes, cueillette) qui résulte d'une longue interaction entre sociosystèmes et écosystèmes, ce qui n'est pas le cas des systèmes pionniers.

 

Pauwel De Wachter / WWF - CARPO

pour plus d'information, consulter De Wachter, P. (1997) Economie et impact spatial de l'agriculture itinérante Badjoué (sud-Cameroun), in Joiris, D.V. & de Laveleye, D (Eds), Les peuples des forêts tropicales : systèmes traditionnels et développement rural en Afrique équatoriale, grande Amazonie, et Asie du sud-est, n° spécial de la revue "Civilisations", Université Libre de Bruxelles.