Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Spécial réserve du Dja

L'ethnobiologie
outil de conservation

(Article paru dans Canopée n° 12 - Août 1998)

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Etymologiquement, ethnobiologie désigne la biologie des sociétés.

Biologie ici est pris dans un sens large : analyse descriptive des espèces végétales (ethnobotanique) ou animales (ethnozoologie), taxinomie, écologie, phytogéographie.

L'ethnobiologie étend également son champ de recherches aux applications pratiques de la biologie telles l'usage des produits forestiers (médecine, rites, alimentation, chasse, ..) ainsi qu'aux sciences appliquées.

Elle se penche sur les relations possibles entre les espèces et l'organisation sociale et peut même pénétrer dans l'univers mythologique et cosmogonique. La recherche ethnobiologique peut s'appliquer à tous les peuples vivant exclusivement ou en partie des matières premières fournies par la forêt, comme celles qui habitent la zone forestière du Dja au Cameroun.

 

 

 

La gestion participative :
un outil pour la conservation de la biodiversité dans le Dja


Petit gibier en vente
sur un marché

 

Le concept de gestion participative est né des échecs enregistrés par l'ancienne politique étatique de répression sur les utilisateurs "frauduleux" des ressources forestières. Ces échecs, relevés dans 80% des aires protégées au Cameroun, découlent de plusieurs causes, mais dans la majorité des cas, ils ont pour origine la pauvreté (principale cause de la dégradation de l'environnement) et l'incompréhension entre les populations locales et l'administration forestière sur la gestion des ressources naturelles. Les conflits engendrés avec les populations, qui perdent l'accès à des ressources qu'elles ont "toujours exploitées", ne cessent de s'aggraver et débouchent généralement sur des situations d'accès libre, sauf à consentir des coûts de contrôle prohibitifs (Weber, 1995).

Un rapport de l'Union mondiale pour la conservation de la nature relevait déjà pour la réserve du Dja, en 1993, que l'un des problèmes générateurs de conflits et d'attitudes revendicatrices concernait le manque de communication et de concertation entre l'Etat et la population locale.

Nombre de décisions ayant un impact réel sur la vie de ces populations avaient souvent été prises arbitrairement par des personnes extérieures à la région et sans consultation préalable des villageois.

L'Etat ne peut, sans risque, imposer une gestion de l'environnement qui déresponsabilise les populations. Les projets de développement ou de conservation qui prétendent diriger les populations en leur imposant des objectifs et un cadre institutionnel entravent le fonctionnement des écosystèmes autochtones.

Ces projets conduisent les populations à ne plus se considérer responsables et actrices dans le processus de gestion de leur environnement. Si la gestion des intérêts collectifs à long terme relève désormais du seul Etat, chacun n'aura qu'à se soucier de son intérêt à court terme.

Il existe donc un besoin réel d'intégration et de responsabilisation des populations locales dans le processus décisionnel et de gestion (Wells & Brandon, 1992). En d'autres termes, les villageois doivent devenir des partenaires à part entière, dont la participation ne serait pas symbolique, afin d'offrir de nouvelles chances de succès aux initiatives de protection de l'environnement.

L'approche participative encourage, soutient et renforce les aptitudes existant au sein des communautés pour identifier leurs propres besoins, leurs propres objectifs.

 

Importance des études ethnobiologiques pour une gestion participative de la réserve du Dja


Les chenilles:
un produit forestier
non ligneux

 

Les populations doivent participer activement à la recherche des voies et moyens pour une gestion durable et rentable des produits forestiers. Et à ce titre, les études ethnobiologiques des produits forestiers non ligneux (PFNL) sont tout indiquées pour arriver à des résultats intéressants quant à 1'usage traditionnel des ressources forestières.

En effet, les populations de la région du Dja sont avant tout préoccupées par les problèmes de survie et d'utilisation des ressources. La réserve représente pour elles un cadre de vie culturel et un "stock" de ressources pour la satisfaction de leurs besoins (alimentaires, sanitaires, économiques).

On estime par exemple à 30 000 environ (projection à part du recensement de 1987), l'effectif de la population dont la survie dépend directement des ressources tirées de la réserve. Pour les populations du Dja, la forêt est considérée comme "une pharmacie et le seul hôpital".

On estime à 81%, la proportion de la population qui a recours aux plantes médicinales (automédication pour l'essentiel) dans la résolution des problèmes de santé courants, tels que le paludisme, les verminoses, les maladies diarrhéiques.

Il y a donc urgence à se préoccuper de la perte des savoirs et des savoir-faire à l'égard de la forêt. Une telle urgence ne se justifie pas seulement par l'accumulation de ces savoirs pour faire des "écomusées" ou des "bases de données" stériles.

En recherchant les savoirs locaux en rapport avec les usages des produits qui constituent la richesse des forêts tropicales, le rôle de l'ethnobiologie (biologie des sociétés) ou de l'ethnoécologie (écologie des sociétés) est à la fois celui de comprendre et de renvoyer le savoir vers les communautés locales, afin qu'elles en soient les principaux bénéficiaires.

De plus, l'on ne peut prétendre à la compréhension de l'évolution des écosystèmes forestiers, ni aborder le problème de son aménagement durable sans avoir préalablement analysé ces modes d'exploitation traditionnelle qui, depuis fort longtemps, modèlent ces forêts dites 'naturelles".

 

Betti Jean Lagarde

Chercheur MINEF/ECOFAC

 

Bibliographie :

Weber, J. (1995) : L'occupation humaine des aires protégées à Madagascar, diagnostics et éléments pour une gestion viable. Natures-Sciences-Sociétés n°3 (2), pp 2-10

Wells, M. & Brandon, K., 1992 : People and parks, linking protected area management with local communities, World Bank, Washington DC, 99 p.