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Initiation à la
biogéographie
Un nouveau statut
biogéographique pour l'Afrique
centrale
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(Article
paru dans Canopée
n° 14
- Mai 1999)
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Liens vers autres
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L'origine de la
diversité biologique en Afrique centrale est
controversée. Pour certains, biodiversité et
endémisme seraient le résultat d'une
spéciation récente, issue principalement des
régions d'altitude (est de la République
démocratique du Congo, mont Cameroun) où des
efforts importants ont été faits pour
protéger ces régions d'endémisme.
Cependant, nos études conduites dans les forêts
de plaine de la RDC et de RCA, ont montré que les
forêts planitiaires ont joué un rôle
important dans la diversification des espèces et
maintiennent, à l'heure actuelle, des flores et des
faunes diversifiées (Colyn et al. 1991). La
sous-estimation de ce rôle tient en partie à
notre méconnaissance des principaux bassins fluviaux
et, de fait, il n'y avait pas d'interprétation
générale de l'origine de la
biodiversité en Afrique centrale en relation avec
l'histoire environnementale. L'obtention de telles
données (identification et connaissance meilleure des
zones d'endémisme) est cependant fondamentale pour
cibler géographiquement les actions de conservation
visant à maintenir la biodiversité et
prévoir son devenir à long terme.
En effet, la gestion
des aires protégées implique la connaissance
non seulement des phénomènes biologiques
particuliers de ces zones, mais aussi la connaissance des
zones comprises au sein d'une entité
biogéographique plus large, voire régionale.
Nous nous sommes donnés pour objectif d'identifier
les principaux facteurs historiques qui sont à
l'origine et assurent le maintien de la biodiversité
dans les forêts tropicales de l'Afrique centrale.
Cette approche est d'autant plus pertinente qu'elle
s'inscrit dans une politique récente de gestion au
niveau régional, voire multinational (ex. : projets
ECOFAC et Trinational Cameroun-Congo-Gabon).
Les résultats
présentés résultent de l'approche
comparative de cinq modèles fauniques
vertébrés et invertébrés au sein
de neuf sites (ECOFAC et BIOFAC).
Pour chacun des
modèles, nous avons étudié les
caractéristiques géographiques telles que les
patterns de distribution, en notant les zones
d'endémisme, les limites externes de distribution
(vicariance), les axes de colonisation (dispersalisme) et
les zones de chevauchement entre taxa affines et les zones
d'hybridation.
A l'échelle
continentale, nous avons testé, les scénarios
paléoclimatiques et paléoenvironnementaux
proposés par l'étude de la succession des
principaux cycles climatiques majeurs, sur l'ensemble de la
période Quaternaire et non plus sur la seule
période du Pléistocène supérieur
< 70.000, voire 20.000 ans BP. La confrontation de
l'ensemble des données, issues de ces
différentes approches, permet une synthèse "
indépendante " (non spéculative) dont une
redéfinition des régions fauniques
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Le paysage
quaternaire: un environnement moins forestier
Les données
récentes sur la radiation et la biogéographie
des Cercopithecidae forestiers africains
témoignent du fait que les forêts de plaine du
bassin du fleuve Congo ont joué un rôle majeur
lors de la dernière période d'aridité
(ca. 18.000 ans BP). La localisation des centres
d'endémisme, des hiatus et des zones d'intergradation
secondaire (hybridation) montre qu'il n'est plus possible
d'admettre la théorie selon laquelle les refuges
forestiers étaient principalement localisés en
périphérie des régions de montagne
(Rift central et mont Cameroun). Au contraire, lors de la
dernière phase d'aridité, l'abaissement du
biome forestier montagnard au pied des montagnes aurait
été plus important et les taxa actuels,
caractéristiques des forêts planitiaires, se
seraient essentiellement maintenus grâce à une
série d'îlots refuges forestiers, logés
au sein du complexe fluvial congolais et dans les bassins
côtiers atlantiques. Toutefois, si la théorie
des refuges forestiers est généralement
acceptée, elle ne répond pas
entièrement aux problèmes posés par les
études biogéographiques et taxinomiques. En
effet, les caractéristiques de certains
modèles de distribution, l'absence de
sous-spéciation dans certains blocs forestiers
inter-rivières et les phénomènes
d'hybridation inter-spécifique à
proximité des principales barrières fluviales
montrent que l'histoire du couvert forestier ne s'explique
pas en termes de fragmentation par rapport à
l'actuel.
Vers la
théorie de la transgression
forestière
Une meilleure
compréhension de l'histoire évolutive des
faunes est rendue possible par une réflexion à
une échelle temporelle plus importante correspondant
à celle de l'évolution du modèle
Cercopithecidae, soit <1 million d'années
BP. Les résultats des travaux en cours sur les
principaux phénomènes que sont les "cycles
perturbateurs", basés sur l'échelle
chronologique majeure de l'histoire des climats
quaternaires, autorisent une première reconstitution
du paysage de l'Afrique centrale durant le Quaternaire.
Cette approche de l'histoire paléoenvironnementale
montre notamment que :
- les
périodes pluviales sont peu
développées. Ainsi, l'environnement
forestier actuel est, en fait, une situation marginale
qui correspond à un phénomène de
transgression forestière (< 10% du temps sur
800.000 ans BP);
- le dernier cycle
climatique aride a persisté pendant plus de
100.000 ans BP. Il comprenait :
Ainsi, l'essentiel de
la radiation du groupe des Cercopithecidae
(estimée à < 1 million d'années BP)
aurait eu lieu en période d'aridité au sein
des refuges forestiers planitiaires ou dans un environnement
composé de mosaïques forestières. Les
implications de l'histoire paléoclimatique des faunes
doivent donc être revues par rapport aux paysages
quaternaires dominants et non par rapport à l'actuel.
A la théorie des refuges forestiers, nous associons
celle de la transgression forestière, toutes deux
englobant les principaux phénomènes
évolutifs qui ont conduit "par isolat" (vicariance)
et "par dispersalisme" à la radiation
actuelle.
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L'éclatement
de la région faunique "west central"
Les acquis en
systématique et biogéographie des cinq groupes
marqueurs ont permis d'identifier de nouveaux sites
d'endémisme suggérant de nouvelles zones de
refuge insoupçonnées auparavant. La
complexité des patterns de distribution, nouvellement
observés, nous a incité à
réexaminer les principaux processus
biogéographiques à l'échelle
régionale et à développer, pour
certaines espèces, des analyses
"indépendantes" adaptées à ce type
d'approche (Colyn et Deleporte, sous presse). D'un point de
vue fondamental, nous constatons que la région
faunique "West Central" contient différents ensembles
fauniques reliés par des corridors de
dispersion-recolonisation (souvent avec présence
d'hybrides). Ces résultats soulignent la
complexité des scénarios évolutifs des
faunes et confirment le rôle des bassins fluviaux pour
le maintien de la biodiversité. Pour la
première fois, nous mettons en évidence deux
histoires évolutives indépendantes : l'une
d'origine "côtière atlantique", l'autre
"continentale - bassin congolais".
Des régions
fauniques reliées par des corridors de
dispersion
Cette étude
biogéographique des espèces mammaliennes
autorise une redéfinition des principales
régions fauniques de l'Afrique centrale. Nos
résultats contredisent l'ancienne division faunique
de l'Afrique centrale qui reconnaissait trois régions
(Fig. 1). Il semblerait que la réalité soit
plus complexe et que différents facteurs de
vicariance (isolement) et de dispersalisme interviennent,
parallèlement, en différents endroits et
périodes. L'histoire des faunes ne résulterait
pas nécessairement de l'évolution d'un
ensemble faunique comprenant trois ensembles fauniques
à l'échelle de l'Afrique centrale, mais bien
d'interactions entre différentes
régions/communautés, souvent
indépendantes les unes par rapport aux autres, dans
le temps et dans l'espace (Fig. 2).
Les points forts qui
argumentent notre approche sont la reconnaissance
:
- d'une zone
d'intergradation, située en plein milieu de
l'ancienne région "West Central" qui, à
l'instar des lignes de Wallace et Weber en Papouasie-
Nouvelle Guinée, sépare deux divisions
géographiques majeures - l'une étant
liée au système continental ou bassin
congolais, l'autre au système côtier
atlantique pour lequel le bassin de l'Ogooué est
prépondérant au niveau de l'Afrique
centrale. Cette zone d'intergradation-hybridation
résulte de la colonisation forestière d'un
important corridor savanicole qui a perduré durant
les périodes d'aridité du Quaternaire
;
- de quatre
régions fauniques dont trois sont
dépendantes du bassin congolais (West, South et
East Congo) et une du bassin de l'Ogooué (South
0gooué)
- d'interactions
entre les régions continentale et
côtière atlantique. Ainsi, nous montrons que
la partie centrale du bloc forestier (la zone
d'intergradation ou lignes de crêtes) logée
entre les rivières Congo-Oubangui et les bassins
côtiers est un véritable centre de
dispersion au départ des régions fauniques
Ogooué, Cameroun et West Congo. A titre d'exemple,
les centres de vicariance et d'endémisme
(régions fauniques) des peuplements primates
renferment un nombre d'espèces qui varie de 8
à 1 1, alors que les zones de dispersion
renferment jusqu'à 13 espèces. Dans la
plupart des zones de dispersion ou d'intergradation, nous
avons identifié des populations hybrides.
Ces résultats,
exposés lors de l'atelier "A conservation
assessment of terrestrial ecoregions of Africa"
organisé par le WWF à Cape Town, (1-4
août 1998), ont été retenus pour
l'établissement des écorégions de
l'Afrique centrale et des problématiques de gestion
et conservation.
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La Sangha -
Likouala, une région faunique à part
entière
La reconnaissance des
patterns de distribution autorise l'hypothèse d'un
"refuge forestier" important localisé dans le
système fluvial Sangha-Likouala. De toute
évidence, cette zone a dû jouer un rôle
important dans le maintien de la biodiversité et son
orientation 'est-ouest' a été, probablement,
le principal obstacle à la jonction des savanes
soudaniennes et zambéziennes durant les
périodes de fragmentation forestière. En effet
les systèmes du Dja/Sangha et Likouala sont des
barrières fluviales importantes,
caractérisées par un ensemble de banquettes et
de plaines alluviales résultant du système de
vidange du bassin central (fleuve Congo). Cette zone de
refuge forestier est confirmée par des espèces
endémiques qui dépendent de ce complexe
fluvial. A titre d'exemples nous citons Colobus
badius qui est représenté par
différentes sous-espèces de l'Alima, de la
Likouala-Sangha et de la Lobaye (Colyn - 1991); les
rarissimes muridé Prionomys batesi et
soricidé Congosorex sp nov sont seulement
connus de la Likouala, du Dja-Sangha et de la Lobaye;
l'écureuil Funisciurus anerythrus mystax dont
l'aire de distribution est principalement limitée au
bassin Likouala-Sangha (Gooder, 1991); la découverte
d'une nouvelle sous-espèce de primate
(Cercopithecus cephus ssp nov) et d'une espèce
de mangouste (Crossarchus sp nov) endémiques
du bloc forestier Sangha-Oubangui.
Pour conclure, les
résultats de nos travaux biogéographiques
réalisés dans le cadre des programmes de
l'Union européenne ECOFAC et BIOFAC autorisent la
reconnaissance : 1) d'une nouvelle région faunique
localisée (West Congo) dans les bassins
Sangha-Likouala et Lobaye où, pour la première
fois, nous avons identifié des espèces
endémiques; 2) d'une zone d'intergradation ou d'un
corridor de dispersion localisé entre la
région faunique Sangha-Likouala et celle
située au sud de l'Ogooué. En termes de
biologie de la conservation, pour la gestion des aires
protégées, il convient donc d'envisager
différentes stratégies en fonction des
processus macro-évolutifs anciens et actuels, sachant
que les aires de protection sont situées soit dans
des régions fauniques et centres d'endémisme
(Lopé, Sette-Cama, Ngotto, Odzala, Dzanga-Sangha,
...) soit dans des zones d'intergradation (Monte Alen, Dja,
Minkebe, etc.).
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MARC
COLYN
Email : Marc.Colyn@univ-rennes1.fr
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Bibliographie
COLYN M.,
sous presse
Modifications
paléoenvironnementales et
évolution des faunes planitiaires de
l'Afrique centrale : réévaluation
des concepts biogéographiques. Bull.
Inst. r. Sci. Nat. Bel Biol.
COLYN M.,
1998
Origine,
maintien et perte de biodiversité dans
les forêts tropicales d'Afrique centrale.
(lère Partie Synthèse finale du
programme BIOFAC.)
COLYN M. et
DELEPORTE, sous presse
Analyse
de parcimonie de l'endémisme.
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Glossaire
- forêt
planitiaire : forêt de plaine (<1200 m)
par opposition aux forêts de
montagne.
- région
faunique : unité zoogéographique
notamment reconnue par la présence
d'espèces endémiques
- refuge
forestier : théorie proposée par
Haffer (1969) impliquant que les îlots
forestiers de plaine ont survécu lors de
la fragmentation du biome forestier durant les
périodes d'aridité
quaternaire.
- transgression
forestière : théorie (Colyn, 1996)
qui suggère que l'histoire du couvert
forestier tropical planitiaire s'explique par
rapport aux paysages quaternaires dominants et
non par rapport aux paysages actuels
correspondant à une période
"aberrante" de transgression forestière
(>de 10% du temps de l'échelle
quaternaire). Elle s'associe donc à la
théorie des refuges forestiers
(période d'aridité extrême,)
toutes deux englobant les principaux
phénomènes évolutifs qui
ont conduit, par isolat et par dispersalisme,
à la radiation actuelle des
faunes.
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