
|
|
|
|

|
Initiation à la
biogéographie
La
végétation des inselbergs du Rio
Muni
|
|
(Article
paru dans Canopée
n° 14
- Mai 1999)
|
Les
inselbergs du Rio Muni, îlots xériques au
milieu de la forêt dense humide.
|
|
|
|
|
Liens vers autres
articles corrélatifs :
|
Le terme " inselberg
", pris au sens large, désigne des affleurements de
roches précambriennes (granites ou gneiss), qui
surplombent les plaines avoisinantes. Leur taille est fort
variable, ainsi que leur élévation par rapport
au relief environnant. Ils forment de vieux
éléments du paysage, âgés de plus
de 50 millions d'années, qui sont
particulièrement nombreux dans les régions
tropicales et subtropicales.
On trouve des
inselbergs dans tous les types de climats et de
végétation des tropiques. Leurs conditions
édaphiques et microclimatiques particulières
rendent leur végétation très
différente de celle qui les entoure.
La région
continentale de Guinée-Equatoriale (Rio Muni)
présente un climat équatorial typique, avec
une humidité permanente supérieure à
80%, une température moyenne annuelle de 25°C et
des différences thermiques saisonnières
inférieures aux différences thermiques
journalières. Il pleut toute l'année avec deux
périodes plus sèches (de décembre
à mi-février et de juin à septembre).
La pluviosité moyenne annuelle est partout
supérieure à 1500 mm. La
végétation climacique de cette région
est donc la forêt dense humide.
Sur les inselbergs on
trouve cependant des pelouses naturelles et des
lisières forestières à
xérophytes et orophytes, comportant un nombre
limité d'espèces communes avec la forêt
dense humide environnante.
On considère
que la présence de ces formations
végétales atypiques est due à la faible
épaisseur du sol (formations édaphiques
naturelles) et à l'évapotranspiration
potentielle élevée due aux fortes
températures que peut atteindre la roche nue
exposée au soleil.
Ces conditions font
des inselbergs du Rio Muni des " îlots xériques
" au milieu de la forêt dense humide.
|
|
|
|

Afrotrilepis
pilosa,Cyperaceæ typique des pelouses sèches
d'inselberg.
|
Interprétation paléoclimatique de la flore des
inselbergs de la forêt dense humide d'Afrique
équatoriale
La dernière
glaciation du Pléistocène (Würm,
70.000-10.000 ans BP) a connu quatre phases glaciaires
alternant avec quatre phases interglaciaires. Chacune des
phases glaciaires correspondait en Afrique à une
baisse de la température et de la
pluviométrie.
Pendant la
dernière phase glaciaire, une période
très sèche entre 19.000 et 15.000 ans BP a
fortement marqué la végétation de
l'Afrique : l'aire de la forêt dense s'est
fractionnée et s'est considérablement
réduite au profit des savanes. La forêt dense
ne pouvait subsister que dans quelques refuges.
On suppose que
pendant la période postglaciaire, lorsque la
forêt dense s'est réinstallée, des
xérophytes et orophytes ont pu se maintenir en
populations isolées sur les inselbergs. On a donc
actuellement sur ces sites des " îlots " de
végétation xérique, complètement
entourés par la forêt dense humide.
Ce sont des biotopes
bien délimités que l'on peut utiliser pour
tester des hypothèses sur le maintien de la
biodiversité. On peut par exemple considérer
que l'on a en quelque sorte des biotopes insulaires et leur
appliquer la théorie de la biogéographie des
îles.
Selon la durée
inégale de leur isolement de la population
mère, les xérophytes des inselbergs se
trouvent actuellement différenciés en
plusieurs espèces aux aires discontinues, ou sont
même endémiques à des inselbergs. Il
s'agit donc d'un sujet d'étude
privilégié pour les
phytogéographes.
|
|
|
|

Lisière
inférieure de l'inselberg d'Asoc.
Il
est étonnant d'y trouver des euphorbes cactiformes
adaptés à la sécheresse, alors qu'il
tombe plus de 1500 mm de pluie par an.
|
Distribution
géographique des espèces
végétales typiques des inselbergs
On distingue deux
types principaux d'inselbergs, ceux situés au milieu
des savanes (région soudano-zambézienne) et
ceux entourés par la forêt dense humide
(région guinéo-congolaise).
Le pourcentage
d'éléments soudano-zambéziens est assez
logiquement plus grand dans la végétation des
inselbergs de la savane que dans celle de ceux situés
dans la forêt dense humide guinéo-congolaise.
Cependant, la richesse spécifique est bien plus
importante sur les inselbergs des savanes que dans ceux de
la forêt dense humide, alors que la richesse
spécifique générale de ces
dernières est plus élevée (voir carte
de la distribution des inselbergs et des zones de
diversité).
On explique ce
gradient inversé de diversité en
considérant que comme les inselbergs sont plus
nombreux dans la zone des savanes, il y existe de plus
larges métapopulations, ce qui réduit les taux
locaux d'extinction et résulte en une plus grande
richesse spécifique.
La majorité
des espèces de la flore des prairies sèches
des inselbergs d'Afrique de l'ouest est distribuée de
façon continue dans ces deux régions. C'est le
cas d'Afrotrilepis pilosa (Cypéracée),
qui est présent du Sénégal jusqu'au
Gabon.
Il côtoie
souvent des orchidées du genre Polystachya .
D'autres
espèces ont une distribution plus régionale,
par exemple, Heterotis rupicola et Oreonesion
testui qui ne sont présents que sur les
inselbergs entourés de forêt dense.
La
végétation de lisière des inselbergs
est par contre beaucoup plus variée et peut
être fort différente, même pour des
inselbergs séparés par une faible
distance.
Enfin, certaines
espèces sont endémiques à quelques
inselbergs seulement. C'est le cas de Polyscias
aequatoguineensis, espèce récemment
décrite par les professeurs Lejoly et Lisowski
(1999). Cette espèce n'est présente que sur la
lisière inférieure de deux inselbergs de la
frontière est de la
Guinée-Équatoriale.
Les inselbergs du
parc national de Monte Alen
Les inselbergs de
Monte Alen (campo de Monte Alen et campo de Engong) sont
intéressants à plusieurs titres, notamment par
leur localisation géographique :
- la
Guinée-Équatoriale fait partie des zones de
plus grande diversité spécifique d'Afrique
;
- ils font partie
des inselbergs de plus haute altitude de cette
région d'Afrique (environ 1200 m) ;
- la
pluviosité annuelle moyenne y est très
abondante (plus de 3000 mm).
La
végétation de ces inselbergs est dans son
ensemble très originale et fort différente de
ce que l'on peut trouver ailleurs.
La présence
d'euphorbes cactiformes est tout à fait remarquable
dans une région où il tombe plus de trois
mètres de pluie par an !
Les deux sites sont
intensément fréquentés par les
buffles.
|
|
|
|
|
|
Les inselbergs :
des sites à protéger conjointement à la
forêt qui les entoure
Les inselbergs de la
forêt dense d'Afrique équatoriale
présentent une grande originalité floristique,
avec des espèces relictuelles, témoins de
l'histoire du couvert végétal de cette
région, ainsi que des espèces
endémiques. Leur végétation
mérite donc d'être protégée. La
conservation de tels sites n'est concevable qu'en
protégeant également la forêt dense qui
les entoure.
Pour l'instant, dans
le Rio Muni, le parc national de Monte Alen (projet de la
composante Guinée-Équatoriale d'ECOFAC) assure
une protection aux inselbergs de Monte Alen et de Engong. La
partie continentale de la Guinée-Équatoriale
possède cependant encore une vingtaine d'inselbergs
connus à ce jour, dont fort peu sont
protégés.
Le projet CUREF
(Conservation et Utilisation Rationnelle des
Ecosystèmes Forestiers de
Guinée-Équatoriale) travaille actuellement
à l'élaboration d'un système national
d'aires protégées qui sera soumis
prochainement au gouvernement équatoguinéen.
Ce projet comprend notamment les aires naturelles de Piedra
Nzas et Piedra Bere qui englobent de nombreux inselbergs.
Ces derniers sont situés dans une autre région
que ceux de Monte Alen, et ont une végétation
différente de ceux-ci. Leur protection est donc tout
à fait complémentaire.
Une étude
approfondie de la végétation de ces sites et
des facteurs écologiques responsables de la
régulation de leur richesse spécifique, ainsi
que de l'écologie de leurs espèces
endémiques, devra permettre de concevoir des plans de
gestion adaptés à la conservation durable de
ces biotopes exceptionnels.
D'un point de vue
touristique, les inselbergs et dalles rocheuses peuvent
fournir des buts de promenade. En effet, leur position
surélevée permet d'avoir de belles vues sur la
canopée de la forêt avoisinante. Certains sont
fréquentés assidûment par les buffles
dont l'observation peut également devenir un but
touristique.
Le campo de Monte
Alen est situé à 3 km seulement de
l'hôtel d'ECOFAC à Monte Alen, soit 1h30
d'ascension, ce qui le rend accessible à la
majorité des visiteurs potentiels.
|
|
|
|
|
|
Ingrid
Parmentier
Assistante
en botanique
à
l'Université libre de Bruxelles (ULB)
Laboratoire de botanique systématique et de
phytosociologie (professeurs J. Lejoly et M.
Tanghe).
|
|
|

|
|
|
|
|
|
|
Glossaire
- Climacique
: de " climax ", le développement maximal
de la végétation permis par le
climat et le sol si les conditions du milieu
restent stables.
- Edaphique
: qui a rapport au sol.
- Endémique
: qui a une aire de répartition
géographique relativement
limitée.
- Evapotranspiration
potentielle : quantité d'eau qui pourrait
être évaporée et
transpirée par un peuplement
végétal si la quantité
d'eau disponible n'était pas
limitée.
- Métapopulation
: ensemble de sous-populations d'une
espèce dont chacune occupe un îlot
d'habitat favorable dans un paysage qui, par
ailleurs, constitue un habitat
défavorable à cette espèce.
La sous-population peut avoir un effectif qui
fluctue mais l'extinction locale peut être
évitée par l'arrivée
occasionnelle d'immigrants venant des
îlots voisins.
- Orophyte
: plante de montagne.
- Paléoclimat
: climat d'une époque géologique
passée.
- Xérique
: qualifie un milieu sec.
- Xérophyte
: plante capable de vivre dans des conditions de
sécheresse accusée.
|
|
|
|

|
|
|
|
|
|
|
Pour en savoir
plus
BARTHLOTT,
W. & POREMBSKI, S. (1998).
Diversity
and phytogeographical affinities of inselbergs
vegetation in tropical Africa and Madagascar. In
: C.R. Huxley, J.M. Lock and D.F. Cutler
(editors). Chorology, Taxonomy and Ecology of
the Floras of Africa and Madagascar.
Pp. 99-129. Royal Botanic Gardens,
Kew.
LEJOLY, J.
& LISOWSKI, S. (1999).
Novitates
Guineae Aequatorialis (4) Polyscias
aequatoguineensis, une Araliaceae nouvelle du
Rio Muni. Bull. Jard. Bot. Nat. Belg.
n°67.
REITSMA,
J.M., LOUIS A. M., FLORET J.-J. (1992).
Flore
et végétation des inselbergs et
dalles rocheuses : première étude
au Gabon. Bull. Mus. natl. Hist. nat. Paris,
4è série 14, section B, Adansonia,
n°1. Pp. 73-97.
|
|
|
|

|