Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Initiation à la biogéographie

Wasmannia auropunctata, une fourmi dangereuse pour la faune du Gabon

(Article paru dans Canopée n° 14 - Mai 1999)


Liens vers autres
articles corrélatifs :

Sommaire numéro

Sommaire Gabon

Les fourmis voient leur propagation favorisée par les activités humaines. Elle traversent le monde cachées dans des récoltes, du fret, du matériel de construction, et de l'équipement lourd comme du matériel militaire ou d'exploitation forestière (Passera 1994, Wetterer 1998). L'importance écologique de la plupart des fourmis migrantes reste méconnue. Plusieurs espèces sont cependant connues pour leurs dramatiques impacts (Cole et al. 1992; Human & Gordon 1997). Quand ces fourmis envahissent, toute la communauté biologique est transformée : les invertébrés originaires de la région sont remplacés par des espèces colonisatrices exotiques, tolérantes aux fourmis, avec un appauvrissement de la biodiversité. La disparition des invertébrés d'origine, occupant des fonctions clés dans la communauté biologique (ex.: espèces prédatrices, pollinisateurs, disperseurs de graines, nécrophages, ou espèces associées à la décomposition naturelle), peut provoquer des effets induits conduisant à des dysfonctionnements sévères du cycle naturel et à une perte supplémentaire et conséquente d'espèces animales et végétales originaires de la zone. Les hommes ont tendance à supprimer une large partie des grands mammifères d'origine; les fourmis migrantes les accompagnant éradiquent la plupart de ce qui reste. La majorité des pertes imputables aux déprédations des fourmis reste non évaluée et non enregistrée.

Dans cet article, nous rapportons la présence d'une fourmi extrêmement destructrice, Wasmannia auropunctata, une petite fourmi rouge urticante, dans les zones riches en faune au Gabon.


Ndoki, un chat à la SEGC (Réserve de la Lopé) rendu presque aveugle par les piqûres de W. auropunctata. Les mêmes fourmis ont été observées au CIRMF pour la première fois il y a deux mois, et déjà les yeux des chats présentent les mêmes symptômes.

Wasmannia auropunctata est originaire et largement répandue en Amérique centrale et du sud, et dans les Caraïbes (Kempf 1972; Brandão 1991). Au cours du siècle dernier, W. auropunctata a envahi de nombreuses zones tropicales et subtropicales, incluant la Floride, les Bermudes et les îles Galapagos (Wheeler 1929; Smith 1929; Silberglied 1972; Hilburn et al. 1990). W. auropunctata s'est également propagée parmi plusieurs archipels du Pacifique, incluant Wallis et Futuna, la Nouvelle-Calédonie, et les îles Salomon (Fabres & Brown 1978; Jourdan 1997; Wetterer 1997). C'est aussi une nuisance pour les serres des régions tempérées, comme en Angleterre et au Canada (Wheeler 1929; Ayre 1977).

Nous n'avons connaissance que de deux précédentes observations de W. auropunctata en Afrique. La première est à Libreville, au Gabon (0°20'N, 9°30'E) (Santschi 1914, identification confirmée par Wheeler 1922). Plus près de nous, Bruneau de Miré (1969) mentionne W. auropunctata dans la zone côtière du Cameroun, près de Kribi (2°50'N, 9°50'E), à peu près à 280 km au nord de Libreville. Dans cette région, les plantations de cacao (Theobroma cacao) ont permis la progression de W. auropunctata utilisée comme contrôle biologique, en particulier contre des hémiptères, les mirides. Bruneau de Miré (1969) constata dans cette zone une réduction des populations d'insectes due à W. auropunctata, à l'exception des homoptères qui lui sont associés.

Caroline Tutin et Michel Fernandez, travaillant dans la réserve de la Lopé (0°10'S, 11°40'E; à environ 250 km au sud-est de Libreville) furent les premiers à remarquer la brûlante morsure d'une petite fourmi rouge en 1984, quand ils fondèrent la station d'étude des gorilles et chimpanzés (SEGC), supposant que cette fourmi était originaire de la zone. Quoi qu'il en soit, Stefan Cover de l'université d'Harvard identifia les spécimens collectés à la Lopé en décembre 1997 comme W. auropunctata. Ces spécimens ont été déposés au muséum de zoologie comparative, à l'université d'Harvard. Nous avons consécutivement (mars 1998) trouvé W. auropunctata dans la réserve de Petit-Loango (2°40'S, 10°00'E) sur la côte sud-ouest du Gabon, à environ 300 km au sud de Libreville. Les villageois de cette région mentionnent qu'ils ont intentionnellement introduit W. auropunctata dans leurs plantations pour assurer un contrôle biologique de la culture de maïs (Zea mays) à Gamba.

La dispersion de W. auropunctata au Gabon est alarmante en raison du potentiel extrêmement destructif de cette fourmi. Dans les zones qu'elle a envahies, W. auropunctata peut être une nuisance pour les cultures, à la fois par les piqûres qu'elle inflige aux travailleurs dans les champs, mais aussi en renforçant les populations d'homoptères, insectes se nourrissant de la sève des plantes comme les pucerons (Spencer 1941). Les fourmis se nourrissent de la sécrétion sucrée produite par les homoptères et en retour les protègent des attaques des parasites et des prédateurs. Les homoptères causent des dommages à la fois en privant les plantes de substances nutritives et en accroissant les risques de maladies, incluant des infections virales et fongiques. Par ailleurs, W. auropunctata a un impact négatif direct sur les vertébrés et invertébrés. Par exemple, dans les îles Galapagos qu'elle a colonisées, W. auropunctata est responsable de la disparition des arthropodes originaires de l'archipel (Silberglied 1972; Clark et al. 1982; Lubin 1984). Wasmannia auropunctata attaque même les tortues géantes des Galapagos (Geochelone elephantopus), piquant leurs yeux et leurs parties génitales, causant probablement la cécité et la stérilité des tortues (J. Gibbs, pers. comm.) Dans les îles du Pacifique ouest, leur impact sur la faune locale a été similairement destructif (Fabres & Brown 1978; Jourdan 1997; Wetterer 1997). Les habitants des îles Salomon mentionnent que les morsures des fourmis rendent les chiens (Canis domesticus) progressivement aveugles qui vivent rarement au-delà de cinq années (Wetterer 1997).

Des observations similaires de l'impact sur les vertébrés de ces fourmis existent au Gabon. On trouve fréquemment W. auropunctata dans les poils des chats domestiques (Felis catus) vivant à la SEGC à la Lopé. Trois chats ont successivement développé une maladie des yeux qui cause une progressive opacité de la cornée, et une possible cécité. Cette maladie ne réagit à aucune prescription médicale pour des maladies oculaires transmissibles connues.

Un examen par le vétérinaire de WCS, William Karesh, établit que les symptômes traduisent un traumatisme et ne s'identifient pas à une maladie transmissible. Des éléphants (Loxodonta africana cyclotis) avec une cornée opaque ont été observés à la Lopé. Les habitants de Petit-Loango rapportent aussi la présence d'éléphants à la cornée opaque, apparemment aveugles, sur une étendue de plage directement adjacente à une zone avec des concentrations très élevées de W. auropunctata. Cette zone infestée de W. auropunctata mesure au moins 1,5 km de large, et les données fournies par les villageois laissent penser qu'elle pourrait s'étendre sur plus de 10 km. Des mentions d'éléphants aveugles existent pour la réserve présidentielle de Wonga Wongué sur la côte centrale du Gabon (0°20'S, 9°20'E), à 100 km au sud de Libreville.

Le danger que représente W. auropunctata au Gabon est particulièrement important si l'on tient compte du potentiel de conservation du pays. Le Gabon a le plus haut revenu par habitant et une des plus basses densités de population de l'Afrique subsaharienne. Il possède aussi d'importantes superficies encore inhabitées. Les forêts gabonaises, qui couvrent 22 millions d'hectares, supportent peut-être la plus forte densité de grands mammifères de toute l'Afrique, et protègent non seulement les éléphants mais avec eux de nombreuses espèces menacées comme le chimpanzé (Pan troglodytes) le gorille de plaine (Gorilla g. gorilla,) et le mandrill (Mandrillus sphinx) (Tutin & Fernandez 1984, Barnes et al. 1995).

Les zones où W. auropunctata est connue, s'étendent sur plus de 600 km le long de la côte, et pénètrent à 250 km à l'intérieur des terres, l'exacte répartition de cette fourni n'étant pas connue.

Nous suggérons que des études soient réalisées pour connaître la distribution et l'impact écologique de W. auropunctata au Gabon, en Guinée-Équatoriale, au Cameroun et dans les zones bordant l'Afrique centrale. Il serait nécessaire d'évaluer comment cette fourmi se propage, et comment elle peut être contrôlée. W. auropunctata constitue une sérieuse menace non seulement pour les vertébrés mais également pour tous les invertébrés du rôle desquels la communauté biologique dépend. Il serait aberrant que les conservationnistes gagnent leur combat contre la déforestation et le braconnage pour voir une minuscule fourmi être à l'origine de la perte de la biodiversité du pays.

J.K. Wetterer #, P. Walsh*, et L. White*

# Florida Atlantic University
* Africa Program Wildlife Conservation Society
185 th Street & Southern Boulevard
NY 10460 - USA

Références

Ayre, G. L. 1977.

Exotic ants in Winnipeg. Manitoba Entomologist 11: 41-44.

Barnes, R.F.W., A. Blom, & M.P.T. Alers. 1995.

A review of the status of forest elephant Loxodonta africana in central Africa. Biological Conservation 71: 125-132.

Brandão, C. R. F. 1991

Adendos ao catálogo abreviado das formigas da região neotropical (Hymenoptera: Formicidae). Revista Brasiliera de Entomologia 35: 319-412.

Bruneau de Miré, P. 1969.

Une fourmi utilisée au Cameroun dans la lutte contre les mirides du cacaoyer: Wasmannia auropunctata Roger. Café Cacao Thé 13: 209-212.

Clark, D. B., C. Guayasamin, O. Pazamino, C. Donoso and Y. Paez de Villacis. 1982.

The tramp ant Wasmannia auropunctata: autecology and effects on ant diversity and distribution on Santa Cruz Island, Galapagos. Biotropica 14: 196-207.

Cole, F. R., A. C. Medeiros, L. L. Loope, & W. W. Zuehlke. 1992.

Effects of the Argentine ant on arthropod fauna of Hawaiian high-elevation shrubland. Ecology 73:1313-1322.

Fabres, G. & W. L. Brown, Jr. 1978.

The recent introduction of the pest ant Wasmannia auropunctata into New Caledonia. Journal of the Australian Entomological Society 17: 139-142.

Fowler, H. G., M. N Schlindwein, & M. A. Medeiros. 1994.

Exotic ants and community simplification in Brazil: a review of the impact of exotic ants on native ant assemblages. In D. F. Williams (Ed.). Exotic ants. biology, impact, and control of introduced species. pp. 151-162. Westview Press, Boulder, CO.

Hilburn, D. J., P. M. Marsh, & M. E. Schauff, 1990.

Hymenoptera of Bermuda. Florida Entomologist 73: 161-176.

Human, K. G. & D. M. Gordon. 1997. Effects of Argentine ants on invertebrate biodiversity in Northern California. Conservation Biology 11:1242-1248.

Jourdan, H. 1997.

Threats on Pacific islands: the spread of the tramp ant Wasmannia auropunctata (Hymenoptera: Formicidae) Pacific Conservation Biology 3: 61-64.

Kempf, W. W. 1972.

Catálogo abreviado das formigas da região neotropical (Hymenoptera: Formicidae). Studia Entomologica 15: 3-344.

Lubin, Y. D. 1984.

Changes in the native fauna of the Galápagos Islands following invasion by the little red fire ant, Wasmannia auropunctata. Biological Journal of the Linnean Society 21: 229 - 242.

Passera, L. 1994.

Characteristics of tramp species. Pages 23-43 in D. F. Williams, editor. Exotic ants. biology, impact, and control of introduced species. Westview Press, Boulder, Colorado.

Santschi, F. 1914.

Formicides de l'Afrique occidentale et australe du voyage de M. le Professeur F. Silvestri. Bollettino del Laboratorio di Zoologia generale e agraria (Portici, Italia) 8: 309-385.

Silberglied, R. 1972.

The little fire ant, Wasmannia auropunctata, a serious pest in the Galapagos Islands. Noticias Galapagos 19: 13-15.

Smith, M. R. 1929.

Two introduced ants not previously known to occur in the United States. Journal of Economic Entomology 22: 241-243.

Spencer, H. 1941.

The small fire ant Wasmannia in citrus groves - a preliminary report. Florida Entomologist 24: 6-14.

Tutin, C.E.G. & M. Fernandez. 1984.

Nationwide census of gorilla (Gorilla gorilla) and chimpanzee (Pan t. troglodytes) populations in Gabon. American Journal of Primatology 6: 313-336.

Van der Meer Mohr, J. C. 1927.

Au sujet du rôle de certaines fourmis dans les plantations coloniales. Bulletin Agricultural de Congo Belge 18:97-106.

Wetterer, J. K. 1997.

Alien ants of the Pacific islands. Aliens 6: 3-4.

Wetterer, J. K. 1998.

Non-indigenous ants associated with geothermal and human disturbance in Hawaii Volcanoes National Park. Pacific Science 52:40-50.

Wheeler, W. M. 1922.

VIII: A synonymic list of the ants of the Ethiopian region. In: Ants of the American Museum Congo Expedition, a contribution to the myrmecology of Africa. Bulletin of the American Museum of Natural History 45: 711-1004.

Wheeler, W. M. 1929.

Two Neotropical ants established in the United States. Psyche 36: 89-90.

White, L.J.T. 1994.

Sacoglottis gabonensis fruiting and the seasonal movement of elephants in the Lopé Reserve, Gabon. Journal of Tropical Ecology 10: 121-125.