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Cette Afrique centrale que
l'on connait si mal...
Etudes des mandrills
Application et la recherche au tourisme
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(Article
paru dans Canopée
n° 15
- Octobre 1999)
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Liens vers autres
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La réserve de la Lopé, au
centre du Gabon, est le lieu dun grand spectacle de la
nature : chaque saison sèche, durant la
période de reproduction des mandrills, des douzaines
de solides mâles colorés, qui vivent solitaires
durant la plus grande partie de lannée,
intègrent des groupes de 700 individus, voire plus,
au sein desquels vivent femelles et jeunes. Les mâles,
sous leffet de la testostérone, paradent,
rugissant de façon permanente, faisant
démonstration de leurs couleurs spectaculaires, de
leurs dents impressionnantes, et de leurs testicules
brillants auprès des femelles. Peu
dexpériences dans la nature sont aussi
excitantes que celle dêtre au centre dun
de ces énormes groupes de mandrills, 15 à 20
mâles faisant démonstration de leur puissance
auprès de centaines de femelles excitées et
criardes, tandis que des centaines de jeunes jouent,
chahutent, se nourrissent bruyamment au sol, ou louvoyent
à travers la canopée.
Durant plusieurs années, nous
avons observé les groupes de façon furtive,
passant peut-être un ou deux jours à les suivre
; mais une fois perdue leur trace, nous ne les rencontrions
plus pendant des mois.
Au cours des trois dernières
années, nous avons fait un effort pour rester en
contact avec les mandrills lorsque nous les retrouvions. La
partie nord de la réserve de la Lopé est
constituée dune mosaïque de savanes, de
forêts-galeries le long de cours deau, et de
petits îlots forestiers. Lorsque nous rencontrons les
mandrills dans cette zone, nous pouvons prévoir leurs
déplacements, et les suivre pendant plusieurs jours.
Cela nest pas chose facile car ils se déplacent
chaque jour de 10 km ou plus. En les filmant lorsquils
traversent la savane entre deux îlots forestiers, nous
avons pu commencer létude de ce primate si peu
connu. Nous avons découvert quil vit en larges
et stables groupes comptant en moyenne 700 individus. Une
fois, nous aperçûmes deux groupes se
déplaçant à lintérieur
dune forêt-galerie, espacés lun de
lautre par quelques centaines de mètres, et
totalisant près de 1350 individus (Canopée
n°9). Nous avons été surpris de constater
que les grands mâles colorés restent avec le
groupe uniquement durant la saison des amours, de mai
à novembre. A dautres moments de
lannée, les troupes de mandrills ne comptent
pratiquement pas de mâles adultes, et nous avons une
fois recensé 672 individus avec un seul grand
mâle !
En suivant les troupes de mandrills, nous
avons pu en apprendre plus sur ce primate que quiconque
auparavant, mais notre connaissance reste très
fragmentée. Des mois sécouleront encore
sans que nous ne voyions un mandrill; nous navons
aucune idée de lendroit où ils se
trouvent lorsque nous ne les rencontrons pas. Sont-ils juste
derrière la prochaine colline ou ont-ils migré
à des dizaines, voire centaines de kilomètres,
abandonnant peut-être la quiétude de la
réserve et pénétrant des forêts
où ils peuvent être chassés ? Combien de
groupes de 700 individus fréquentent notre zone
détude ? Que font les mâles
lorsquils ne sont pas avec un grand groupe ? Pour
répondre à ces questions, il est
nécessaire de les suivre toute une année. Pour
ce faire, des colliers émetteurs ont
été placés sur des animaux. Il a donc
fallu attraper quelques-uns de ces primates que nous avions
déjà tant de mal à trouver !
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Examen
sanitaire d'un mandrill lors de la pose d'un collier
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Par le passé, nous avions
remarqué que les mandrills apparaissaient souvent
dans la mosaïque de savane-forêt autour de la
station détudes, durant la grande saison
sèche de juillet et août. Ainsi, au
début de lété 1998, Billy Karesh,
vétérinaire de lorganisation non
gouvernementale WCS, prépara tout ce qui était
nécessaire pour endormir un mandrill et lui poser un
collier émetteur en attendant notre appel de la
Lopé. Fin juin, nous avions trouvé un groupe
denviron 350 mandrills dans un îlot forestier
entre la SEGC et la brigade des eaux et forêts
à la Lopé. Nous contactâmes Billy avec
notre téléphone satellite, lui demandant
darriver au Gabon par le prochain avion. Nous
pistâmes les mandrills afin que Billy les trouve
à son arrivée. Quelques jours plus tard, Billy
parvenu à destination avec son équipement,
nous étions prêts à essayer
dendormir un mandrill. Mais inutile de dire que ce
nest pas une mince affaire ! Le groupe que nous
suivions était relativement petit : il comptait quand
même 350 paires dyeux scrutant de façon
permanente la moindre alerte. Les mandrills se
montrèrent très coopératifs, restant
dans le même bosquet durant plusieurs jours, mais
toujours éloignés. Comme sils savaient
que la portée du fusil hypodermique ne pouvait
dépasser 20 mètres, ils
sapprochèrent à plusieurs occasions
à 25-30 m de lendroit où nous avions
caché Billy !
Après quatre jours de frustation,
nous pûmes effectuer le premier tir. Les mandrills
quittèrent le bosquet pour se déplacer le long
dune étroite forêt-galerie. Nous
déplaçâmes notre cachette vers un site
juste derrière un endroit appelé la
plage de Patrick où la galerie se resserre en
quelques arbres épars et attendîmes patiemment.
Nous observions les mandrills traversant le passage
étroit, se dirigeant vers lendroit où
Billy attendait. Une fois encore, les mandrills
essayèrent de nous éviter. Tous
passèrent à 30 m de Billy qui nen
aperçut aucun ! Il y avait un autre passage
étroit 500 m plus loin où nous nous
précipitâmes pour les y attendre. Billy grimpa
dans un arbre quelques secondes avant que le meneur du
groupe narrive, et bien quils
laperçurent perché sur une branche, ils
neurent pas lair trop dérangés. La
moitié du groupe nétait pas encore
passée quun mandrill sapprocha
suffisamment près de Billy pour quil tente un
tir. Touché à la taille, lanimal
réagit à peine. Il continua davancer
calmement, pensant probablement avoir été
piqué par une guêpe, et tomba endormi 50 m plus
loin. Le reste du groupe sembla ne rien remarquer et une
fois quil fut parti, nous entrâmes dans la
forêt pour rechercher lanimal endormi. Puis
Billy lexamina et préleva quelques
échantillons de sang afin deffectuer une
série de contrôles de santé, pendant que
nous fixions le collier émetteur qui allait envoyer
chaque semaine un signal en direction de la balise satellite
Argos. Puis nous transportâmes le mandrill non loin du
reste du groupe afin de le relâcher. Les jours
suivants, deux autres animaux furent capturés et
équipés, cette fois, de colliers VHF nous
permettant de les suivre à partir de
capteurs.
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A notre grande satisfaction, les colliers
VHF fonctionnèrent très bien. Les collines de
la partie nord de la Lopé constituent de superbes
points de vue, mais sont aussi des endroits parfaits pour
capter les bip bip émis par le
transmetteur du collier. En bougeant lantenne
au-dessus de nos têtes, le signal sintensifie
quand nous la pointons en direction des mandrills. Chaque
collier ayant sa fréquence, nous pouvons savoir si
les mandrills sont toujours ensemble ou pas. En calculant la
direction du groupe à partir de deux ou trois
collines différentes, et par triangulation sur une
carte, nous pouvons estimer sa position. Utilisant les
collines les plus stratégiques, nous pouvons les
détecter jusquà plus de 15 km de
distance.
Entre juillet et octobre nous
navons jamais perdu leurs traces et, en novembre,
Billy revint à la Lopé pour nous aider
à attraper et poser un collier à trois autres
mandrills. Le jour de son arrivée, notre groupe de
350 individus se joignit à un autre groupe
denviron 325, totalisant un troupeau de plus ou moins
675 mandrills, ce qui est assez courant à la
Lopé. Depuis novembre, ce groupe est resté
homogène, et au cours des huit derniers mois, a
couvert environ 500 km2, parcourant à peu près
10 km par jour. En janvier, il est sorti de la mosaïque
savane-forêt pour entrer dans un îlot de
forêt mature, où les fruits de Diospyros
(Ebène), parmi la nourriture favorite des mandrills,
sont abondants. En mai, il fallait marcher loin en
forêt et bivouaquer une nuit pour les apercevoir et
collecter des informations sur leur comportement.
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Lobjectif premier de la SEGC est la
recherche scientifique; elle entretient une collaboration de
longue date avec le ministère des eaux et
forêts et la brigade de la Lopé, appuyés
par le programme ECOFAC pour la gestion de la réserve
de la Lopé, et qui tente den valoriser les
ressources naturelles à travers le
développement du tourisme. La station
détudes voit dans lutilisation
doutils de monitoring scientifique comme la
télémétrie, un moyen daugmenter
le potentiel touristique de la Lopé. En particulier
avec les mandrills, quil serait intéressant de
montrer aux visiteurs, notamment en période de
reproduction quand les mâles effectuent leurs parades
dans les groupes. Cette attraction serait limitée
à certaines périodes de lannée.
En effet, durant plusieurs mois, les mandrills
senfoncent trop loin en forêt, rendant
lapproche longue et incertaine. En revanche, pendant
une moitié de lannée, incluant la
période de reproduction, ils semblent passer la plus
grande partie de leur temps dans les forêts-galeries
et les îlots de forêts dans la zone de savane.
Aux endroits où nous avons installé des
affûts, il a été possible
dobserver et de filmer des mandrills à faible
distance. Notre connaissance de leurs habitudes et de leurs
trajets préférés
saméliorant, nous devrions être à
même de prévoir de façon fiable les
sites où installer miradors et plates-formes
maximisant les chances de les apercevoir. Construire des
miradors en bois et moustiquaire est relativement facile et
peu coûteux, et au terme denviron une
année deffort, il devrait être
envisageable de proposer des visites de mandrills aux
touristes dans la réserve de la
Lopé.
En suivant notre groupe de mandrills, et
en notant les observations opportunistes, nous avons pu
identifier un second groupe, denviron 850 individus,
régulièrement aperçu dans la zone
utilisée par les guides touristiques du programme
ECOFAC. Depuis juillet 1999, nous disposons dune
année complète de données sur le groupe
équipé dun collier. Il devient alors
envisageable de commencer à former des guides pour
suivre les mandrills et tenter déquiper de
colliers le deuxième groupe. Ce travail sera
réalisé dans le cadre dun partenariat
entre la SEGC et ECOFAC, lune apportant sa
connaissance scientifique aux initiatives de conservation de
lautre.
On pourrait imaginer le
développement de ce type dattraction avec
dautres espèces pouvant également
être localisées avec collier émetteur
(en présence de guides très bien
entraînés) comme les céphalophes, les
petits primates, les chimpanzés, les léopards,
et pourquoi pas les gorilles. Lutilisation de cette
technologie devrait accroître les chances
dobservation des animaux en milieu forestier; par
ailleurs, pister des animaux en forêt est une
expérience exaltante.
Si les forêts dAfrique
centrale doivent concurrencer les produits touristiques
proposés à lest et au sud de
lAfrique, il va falloir faire preuve
dimagination pour développer des produits
différents et spécifiques à cette
partie de lAfrique. A certains endroits, le tourisme
peut être développé autour de sites
uniques et spectaculaires comme les salines à
Dzanga-Sangha et Odzala, avec des concentrations de gorilles
et éléphants exceptionnelles. Les mandrills de
la Lopé peuvent devenir une attraction touristique,
notamment si différentes attractions dans la
région peuvent être développées
pour former un produit varié.
En zone forestière, ce sont les
résultats détudes scientifiques et la
technologie employée par les chercheurs qui doivent
orienter le développement de produits
écotouristiques. Cela nest pas facile à
mettre en uvre, mais si des sites comme la Lopé
veulent survivre, ils doivent le faire.
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