(Article
paru dans Canopée
n° 15
- Octobre 1999) Liens vers autres L'association congolaise HELP
(cf.
Canopée n°13) vient
de réaliser son quatrième relâcher de
jeunes chimpanzés dans le sanctuaire
créé à cet effet, dans la
réserve de faune de Conkouati (180 km au nord de
Pointe -Noire). C'est sur une île, au milieu d'une
lagune, que les chimpanzés réapprennent, dans
un premier temps, les gestes de la vie sauvage et que
s'estompent les liens tissés avec l'homme dans leur
plus jeune âge. L'installation sur ces îles
n'est qu'un passage, une transition vers la liberté.
En effet le but de l'association est de réintroduire
ces primates dans le milieu naturel et sauvage qu'ils
n'auraient jamais dû quitter. Pari audacieux qui s'est
déjà, tant de fois, soldé par un
échec. Depuis 1996, quinze individus ont fait
lobjet, en trois occasions, de réintroduction
dans leur milieu naturel, sur le site dit du "Triangle" en
bordure de la réserve de faune de Conkouati.
Cest une zone de 22 km2 composée de forêt
inondable et de forêt primaire bordées à
l'est et à l'ouest par une rivière et au sud
par la lagune. Les chimpanzés peuvent traverser les
rivières en empruntant des ponts naturels (troncs
d'arbres ou branches) et accéder au reste de la
réserve. Ils évoluent en complète
liberté, et ne sont plus assistés par l'homme
qui se contente, dès lors, d'assurer un suivi
écologique. Un quatrième relâcher a eu
lieu en janvier 1999. La petite saison sèche facilite
les opérations, et la présence de fruits en
forêt favorise la réhabilitation. En apparence tout paraît assez
simple mais sur le terrain, il en est autrement. Les équipes de HELP ont beau avoir
une certaine expérience en la matière, elles
doivent toujours essayer daméliorer leur
technique pour réduire au maximum le stress des
chimpanzés et éviter tout incident. Capturer et transporter les
chimpanzés (deux heures de bateau pour les acheminer
dun site à lautre sont
nécessaires) implique une anesthésie. Celle-ci
permet de pratiquer un examen sanitaire complet de chaque
animal afin déviter, en cas de pathologie, une
contamination des populations sauvages. C'est aussi le
moment de la pose du collier émetteur qui permettra
de les repérer en forêt. Le relâcher seffectue par
groupe de deux, en respectant les affinités entre
individus, afin qu'ils soient rassurés à leur
réveil et puissent former un groupe homogène
sur leur nouveau territoire. Le 29 janvier, David, subadulte
mâle de 10 ans et Agathe, jeune femelle de 9 ans, sont
capturés et acheminés au Triangle dans les
heures qui suivent. Sur le site du relâcher, un abri en
bois a été construit pour les recevoir et les
garder quelques jours, afin qu'ils puissent se
réveiller et s'adapter en douceur à leur
nouvel environnement. Le jour même, ils retrouvent David
et Agathe. Ils vont ensemble passer deux jours
enfermés dans l'abri. Pour certains, cette
captivité passagère est mal vécue, elle
est pourtant indispensable. Il est imprudent de lâcher
les primates alors qu'ils sont encore sous l'effet des
hallucinations post-anesthésiques. Le ler février, c'est le grand
jour. Dans les arbres autour de l'abri se sont
rassemblés les chimpanzés
relâchés en 1996 et 1997. Ils sont
intrigués mais plutôt calmes, alors que
seulement deux d'entre eux connaissent David et ses
compagnons pour avoir été élevés
sur la même île. Lorsque la porte de l'abri s'ouvre,
Koutou très troublé pousse des cris de
détresse. David l'emmène vers la sortie en le
tenant par lépaule. Après avoir
serré Koutou dans ses bras pour le calmer, David
s'enfonce rapidement dans la forêt. Sophie et Agathe
lui emboîtent aussitôt le pas. Koutou, toujours
terrorisé, ne partira qu'après avoir
été réconforté par Aliette
Jamart qui assiste à la scène. Les jours qui suivent, les équipes
de HELP localisent les quatre chimpanzés grâce
à leurs colliers mais ne parviennent pas à les
apercevoir. Ils sont tellement perturbés et
effrayés qu'ils fuient au moindre bruit. Toutefois, au bout de quelques jours,
David, Sophie et Agathe, apaisés, viennent enfin
à la rencontre des observateurs qui constatent alors
leur parfaite santé. Depuis leur arrivée au
Triangle, ils ne sont plus nourris par l'homme et doivent
compter sur eux-mêmes et sur la
générosité de la forêt pour
s'alimenter. Même Sophie, fatiguée par son
bébé, ne semble pas trop
affamée. Plus inquiètant est le sort de
Koutou qui a été localisé très
loin des trois autres, et n'a toujours pas été
aperçu. Il sera retrouvé trois semaines plus
tard dans une zone marécageuse, pauvre en nourriture.
C'est à bout de force qu'il se laissera approcher et
attraper. Il est amaigri, blessé et souffre de
diarrhée. Après deux semaines de
convalescence au campement du Triangle, Koutou est
guidé jusqu'au groupe de David qu'il prend soin de ne
plus quitter. Solitaire et indépendant par le
passé, il a compris aujourd'hui, combien sa survie
dépend de son appartenance à une
communauté. De jour en jour, il s'intègre un
peu plus au reste du groupe et y trouve sa place. Koutou et ses compagnons doivent adapter
leur comportement à ce nouveau territoire sans
frontières. S'ils y ont gagné en
liberté, ils ont perdu la sécurité et
la prospérité que leur offrait leur île.
Ici, ils sont livrés à eux-mêmes et
confrontés aux réalités de la
forêt. Très vite, des rencontres ont eu
lieu avec les groupes relâchés les
années précédentes. Elles ont permis
à David et aux siens de s'associer à des
chimpanzés plus expérimentés" en
formant de nouveaux sous-groupes de temps à autres.
Les équipes de HELP comptent beaucoup sur les
"anciens" pour guider les nouveaux dans l'exploration de la
forêt et de ses ressources. En revanche elles redoutent un peu les
rencontres avec les communautés de chimpanzés
sauvages qui n'aiment pas partager leur
territoire. Bien que pourvu dune faible
densité en chimpanzés sauvages, le site du
Triangle héberge tout de même quelques groupes.
Les premiers relâchés ont déjà
vécu de nombreuses rencontres avec ceux-ci. Certains
en ont gardé quelques blessures, d'autres, comme des
femelles matures, ont eu des contacts plus
pacifiques. A ce jour, le groupe de David a subi une
attaque de chimpanzés sauvages. David,
effrayé, a déserté le groupe. Sophie
s'est fait dérober son bébé mais n'a
pas été blessée, pas plus que Koutou et
Agathe. L'incident est regrettable mais s'inscrit dans le
schéma habituel des relations entre
communautés sauvages. La seule différence est
que les chimpanzés réintroduits n'ont pas
l'expérience de cette rivalité puisqu'ils
n'ont connu qu'une seule communauté, la leur, sur
l'île. Le groupe de David devra donc apprendre,
comme ses prédécesseurs, à se
méfier de tout individu étranger, apprendre
à fuir ou à se battre. Ce combat pour une
réhabilitation paraît parfois absurde et
terriblement injuste tant il semble naturel de voir ces
primates en liberté. Ce processus laborieux, dont sont
témoins Aliette Jamart et ses collaborateurs,
renforce leur détermination à soutenir les
actions d'anti-braconnage menées par
ladministration des eaux et forêts, et de
sensibilisation des populations locales, afin de
préserver, dans l'intérêt de tous, la
faune sauvage de la réserve de Conkouati. S.
Latour HELP - B.P. 335
POINTE-NOIRE Pour en savoir
plus

Cette Afrique centrale que
l'on connait si mal...
Réintroduction
de chimpanzés à Conkouati
articles corrélatifs :

Dès le lendemain, un mâle, Koutou (9 ans) et
une femelle, Sophie (9 ans et demi) sont capturés
à leur tour. Sophie est mère d'un
bébé d'un mois et demi qui restera calmement
accroché à son ventre pendant toute la
durée des opérations.

République du Congo