Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Cette Afrique centrale que l'on connait si mal...

Bézoards…
vous avez dit bézoards ?…

(Article paru dans Canopée n° 15 - Octobre 1999)

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Sommaire numéro

 

Lors d’enquêtes fauniques réalisées dans les villages à proximité d’Odzala en 1996, un chasseur de Lengui-Lengui m’apporta deux objets insolites d’origine animale. Tous deux, doux au toucher et légers, avaient des formes inattendues. Le premier, curieusement, ressemblait à un diabolo (longueur = 8 cm ; largeur = 8 cm ; 103 grammes) ; le second, à un œuf (longueur = 7 cm ; largeur = 5 cm ; 31 gr). Sans aucun doute, il s’agissait d’égagropiles, c’est-à-dire de masses arrondies constituées de poils d’animaux ou de fibres végétales enchevêtrées, et qui demeurent non digérées dans l’estomac de certains animaux. Avec le temps, ils deviennent lisses et durs comme des pierres. La forme particulière des deux bézoards observés, notamment la dimension de l’œuf en relation avec la gorge imprimée sur la partie centrale du diabolo, est liée à leur roulement dans l’estomac suite au transit et à la digestion du bol alimentaire. Aux dires du chasseur, ces deux objets provenaient d’un potamochère tué dans la région deux années auparavant.

La présence plus ou moins commune de ces concrétions chez la chèvre sauvage (à longs poils) est à l’origine des noms grec/latin et vernaculaire. En Eurasie, leur connaissance est très ancienne et la crédulité leur attribuait des vertus extraordinaires. Au siècle dernier, il était commun de distinguer les bézoards orientaux provenant de la chèvre sauvage, des bézoards occidentaux produits par des animaux d’origine américaine et dont on prétendait que les propriétés étaient inférieures. En fait, ces concrétions ne sont pas rares chez la chèvre sauvage Capra hircus Linnaeus, 1758 (synonyme = aegagrus) au point que cette espèce est actuellement encore communément appelée la chèvre à bézoard (Grzimek et Fontaine, 1972). Son aire de distribution géographique, qui s’étendait des montagnes d’Asie mineure aux îles grecques, est maintenant très limitée et l’espèce est localement menacée. En dépit de cette situation, elle est à ce jour encore chassée pour la recherche des fameux "cailloux stomacaux", la croyance populaire les considérant toujours comme un remède magique qui combat toutes les maladies. C’est à cause de pareilles superstitions que de nombreuses espèces, telles que les deux rhinocéros africains, sont en partie décimées, au point d’être en danger d’extinction.

D’après la littérature, la formation des bézoards est principalement liée à l’absorption de poils par léchage (trichobézoard). Des observations récentes montrent leur présence chez la chèvre, le mouton, le porc, le cheval, le chameau ... Dans certains cas, ils peuvent provoquer la mort suite au développement d’ulcères ou par obstruction intestinale. Les trichobézoards sont bien connus chez l’animal domestique et il n’est pas rare d’en trouver dans les abattoirs. Kalejaiye et al. (1992) mentionnent deux bézoards trouvés dans l’estomac de porcs abattus au Nigeria dont les dimensions atteignent 13 x 22 cm et 10 x 20 cm (poids : 1300 et 1500 gr).
Des fibres végétales peuvent aussi être à l’origine des bézoards (phytobézoards). Ces concrétions semblent moins communes et sont peu citées dans la littérature. Ceci est probablement dû au fait que les animaux sauvages sont moins consommés que ceux d’élevage, mais aussi qu’ils présentent moins de pathologies liées au comportement alimentaire et à la captivité (léchage excessif, comportements répétitifs pathologiques...). Malbrant et Maclatchy (1949) mentionnent plusieurs observations dans des estomacs de potamochères provenant d’Afrique centrale. D’après ces auteurs, "la consommation de drupes du palmier Elaeis par ce suidé serait la cause de la formation de ces corps étrangers composés de fibres de noix".

Aucun poil n’est visible en surface ou sur les prélèvements réalisés sur l’un de nos spécimens. Les analyses en cours au laboratoire de botanique de l’université de Rennes I permettront probablement de confirmer la présence de fibres végétales et, dans la mesure du possible, l’identification des plantes ou arbres responsables de ces concrétions.


Marc Colyn

Université de Rennes 1 CNRS - UMR 6552
Station biologique de Paimpont
Marc.Colyn@univ-rennes1.fr


Etymologie

(source : grand dictionnaire encyclopédique Larousse)

Egagropile ou ægagropile : de aigos (egagre, chèvre sauvage) et de pilus (poil). Masse arrondie ou ovoïde constituée de poils d'animaux et de fibres ligneuses enchevêtrées et mélangées de débris alimentaires, que l'on trouve dans les estomacs des ruminants et parfois dans le gros intestin du cheval où elle peut provoquer des obstructions mortelles.

Bézoard : de l'arabe bãzahr, du perse pã(d)zahr = pierre à venin. Concrétion minérale de l'estomac et des intestins des herbivores, qui peut être volumineuse chez le cheval et à laquelle on attribuait jadis une valeur d'antidote et de talisman. Corps étranger trouvé dans l'estomac.