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Quand les frontières reculent
Quel avenir pour la région des
Altos de Nsork, en Guinée-Equatoriale ?
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(Article paru dans Canopée
n° 16 - Février
2000)
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De nos jours, le terme de biodiversité
est devenu très à la mode et pour cause, la plupart des
forêts denses, principales réserves de biodiversité,
sont exploitées intensément partout dans le monde. Du constat
de cette exploitation irrationnelle est né le besoin de conserver
les reliques des vieilles forêts denses les plus riches et les plus
diversifiées. Certains pays, tels que le Costa Rica, lont
bien compris et ont donc choisi de consacrer une grande partie de leur
territoire aux réserves naturelles, ce qui a généré
de gros revenus via lécotourisme et la bioprospection pharmaceutique.
Ces considérations nous ont
amenés tout naturellement au présent travail puisquil
y a donc lieu de déterminer dune part les centres de biodiversité
à conserver, et dautre part les forêts destinées
à une exploitation durable des ressources ligneuses.
Pour la première fois, en 1998, la forêt dense humide du
sud-est de la Guinée-Equatoriale, dans le futur parc national des
Altos de Nsork (1°14 N ; 11°01 E), a fait lobjet
dun inventaire de biodiversité. La biodiversité étant
un tout dynamique qui intègre la totalité de la diversité
du vivant, on lenvisage généralement par approches
thématiques. Ainsi, la fraction de biodiversité que nous
nous sommes attachés à mesurer est celle exprimée
au travers des espèces végétales ligneuses.
Nos observations ont permis de mettre
en évidence limportante biodiversité de la région.
Un inventaire sur 7 transects (33,5 ha pour ligneux à >179;
30 cm) et 8 parcelles ( 1,28 ha pour ligneux à Dbh>179; 10 cm)
a révélé la présence de respectivement 226
et 149 espèces, pour un total de 272 espèces différentes.
La comparaison des courbes aire-espèces cumulées pour plusieurs
inventaires dAfrique centrale a montré que la forêt
de Nsork est parmi les plus diversifiées, après Monte Alen
(Guinée-Equatoriale) et la réserve de faune du Dja (Cameroun).
Le point commun de ces trois sites est leur relief particulièrement
accidenté qui va de paire avec une plus grande diversité
écosystémique : zones daffleurements rocheux ou sableux,
zones de chablis, zones marécageuses, zones sur sols à hydromorphie
plus ou moins temporaire, petits cours deau temporaires à
lit encaissé,
Selon nous, labondance des pentes fortes
à Nsork explique en grande partie cette importante biodiversité.
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Si les conditions topographiques
de Nsork favorisent la biodiversité, il est indéniable que
celles-ci constituent un frein à lexploitation forestière,
dont Nsork était dailleurs indemne jusquil y a peu.
On peut considérer que la fraction des ressources ligneuses située
sur pente forte ( > 40 %) est inaccessible pour les engins de débardage
et que la fraction effectivement exploitable lest à un coût
relativement élevé, toujours en raison des pentes fortes
mais aussi de limportant réseau hydrographique et de la distance
à parcourir jusquau port de Bata. Il faut également
souligner quune exploitation réalisée sur pente supérieure
à 30 % expose le sol à lérosion due aux pluies
torrentielles qui sabattent en saison des pluies, ce qui peut provoquer
de sérieux dégâts.
Notons encore quen plus dêtre difficile daccès,
la ressource ligneuse de Nsork est relativement peu abondante. On a observé
pour lessence la plus importante commercialement (okoumé
: Aucoumea klaineana) un cubage de 18 m3/ha, pour les DBH >; 70 cm,
alors quil est de 40 m3/ha à Ndote (Guinée-Equatoriale;
Collin, 1998). Cette essence ainsi que lensemble des essences commerciales
montrent un important déficit de régénération
à Nsork, mis en évidence par létude des courbes
dendrologiques.
La particularité de la forêt
dense de Nsork constitue aussi un élément important en faveur
dune politique de conservation. Lanalyse détaillée
du couvert végétal a permis de décrire huit groupements
végétaux en considérant et en discutant dune
part lanalyse phytosociologique classique (qui considère
les espèces comme étant fidèles aux associations
végétales), et dautre part la méthode des groupes
socioécologiques (qui considère les espèces comme
étant fidèles aux conditions du milieu). Les forêts
denses de terre ferme couvrent de lordre de 70% des transects (en
zones de crêtes et sur pentes fortes) et sont caractérisées
par deux espèces très fidèles (rares ailleurs mais
abondantes à Nsork) : Engomegoma gordonii (Olacaceae) et Stachyothyrsus
staudtii (Caesalpiniaceae).
Notons que les huit groupements végétaux identifiés
ont été décrits sur base du niveau de développement
des différents "groupes sociologiques" établis
lors de lanalyse phytosociologique. Les trois principaux groupes
sont les suivants : groupe général des forêts denses
sempervirentes de terre ferme (Santiria trimera, Engomegoma gordonii,
), groupe transgressif des forêts semi-décidues (Dialium
pachyphyllum,
), groupe transgressif des forêts liées
aux sols hydromorphes (Cleistopholis glauca, Uapaca guineensis,
).
Viennent ensuite des groupes de moindre importance tels que le groupe
transgressif des vieilles forêts secondaires (Scyphocephalium ochocoa,
Pycnanthus angolensis,
), le groupe des recrûs forestiers
(Musanga cecropioides, le parasolier), le groupe sur sols hydromorphes
organiques (Hallea stipulosa, typique des zones marécageuses),
le groupe psammophile du sous-bois (Heisteria parvifolia) et le groupe
des sciaphytes des parois argileuses (Cyathea kameruniana, fougère
arborescente), ces quatre derniers groupes étant généralement
très localisés.
En conclusion, la forêt dense
de la région de Nsork présente de toute évidence
un grand intérêt en termes de conservation. Elle constitue
le deuxième plus grand massif de forêt dense humide primitive
non morcelée en Guinée-Equatoriale et fait, en outre, preuve
dune biodiversité relativement importante. Le type de forêt
dense de terre ferme quon y trouve est tout à fait particulier
au niveau de la Guinée-Equatoriale et même au niveau de lAfrique
centrale.
Dautre part, l'exploitation
forestière intensive telle quelle est généralement
pratiquée, basée essentiellement sur lokoumé,
nest pas conseillée dans cette région. En dehors de
laire protégée, une exploitation partielle de toutes
les essences commercialement intéressantes, ayant atteint leur
diamètre minimum dexploitabilité et situées
sur des pentes inférieures à 30%, rentre dans le cadre dune
gestion durable du massif forestier. Une telle exploitation est en effet
bénéfique pour la biodiversité et favorise la régénération
de lokoumé (à condition quon laisse suffisamment
de semenciers et que louverture du milieu coïncide avec la
période de fructification de ce dernier).
Par ailleurs, il est particulièrement important, vu leur abondance
dans la région de Nsork, de tenir compte des produits forestiers
non ligneux tels que le rotin (issu du rotang : Laccosperma secundiflorum),
les plantes médicinales et autres condiments (Sunderland, 1998a
; 1998b).
Enfin, notons que la région
des Altos de Nsork se prête bien à laménagement
pour lécotourisme de par la beauté de ses paysages
et surtout la richesse de sa faune notamment en grands mammifères.
Bien dautres éléments devront être envisagés
dans le cadre dune gestion durable : la bioprospection pharmaceutique,
la recherche scientifique,
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Bruno Senterre,
Ingénieur agronome tropicaliste
Université libre de Bruxelles
Laboratoire de botanique systématique
et de phytosociologie
(Professeur J. Lejoly)
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Cette recherche
a été effectuée dans le cadre du projet CUREF (Conservation
et utilisation rationnelle des écosystèmes forestiers en Guinée-Equatoriale)
et plus spécialement au sein des deux composantes système
national dunités de conservation, et expérimentation
forestière. Les coûts de recherche sur le terrain ont été
pris en charge par le CUREF, lui-même financé par le FED. Nous
remercions les membres de ce projet qui ont facilité nos recherches
sur le terrain
Glossaire :
- DBH : diameter at breast
height
(diamètre à hauteur de poitrine, cest-à-dire
mesuré à 1,3 m du sol).
- courbes aires-espèces
cumulées: courbes décrivant laugmentation du
nombre despèces au fur et à mesure que la surface
déchantillonnage augmente.
- courbes dendrologiques
: courbes illustrant la répartition des individus dune
espèce entre différentes classes de DBH
- sciaphyte : plante vivant
à lombre
- psammophile : plante vivant
sur les sols sableux
Bibliographie :
- Collin C., 1998 : Etude
de la biodiversité végétale des ligneux de la forêt
de Ndote (Guinée-Equatoriale). Travail de fin détudes,
Université libre de Bruxelles, laboratoire de botanique systématique
et de phytosociologie, 79 p.
- Lejoly J., 1996 : Synthèse
régionale sur la biodiversité végétale des
ligneux dans les six sites du projet ECOFAC en Afrique centrale. Projet
ECOFAC, groupement AGRECO-CTFT, Bruxelles, 81 p.
Senterre B., 1999 : Biodiversité des ligneux dans laire
protégée des Altos de Nsork (Guinée-Equatoriale).
Travail de fin détudes, Université libre de Bruxelles,
laboratoire de botanique systématique et de phytosociologie,
149 p.
- Sunderland T., 1998a. :
Estudio preliminar de los mercados de productos nomaderables del bosque
del Rio Muni, Guinea Ecuatorial. CARPE, University of London, 24 p.
- Sunderland T.,
1998b. : The rattans of Rio Muni, Guinea Ecuatorial : utilisation, biology
and distribution. African rattan research programme, London, 28 p.
Deux espèces darbres
signalées pour la première fois en Guinée-Equatoriale
- Engomegoma gordonii Breteler,
un des grands arbres de la famille des Olacacae, à tronc régulier,
connu jusquici au Gabon et décrit seulement depuis 1996
a été identifié à Nsork où il constitue
une espèce caractéristique et fidèle des forêts
sempervirentes.
- Une espèce rare de Caesalpinaceae,
Stachyothyrsus staudtii, petit arbre à fût tortueux et
feuilles bipennées, connu des forêts denses du Gabon et
de la zone littorale du Cameroun a également été
recensé dans le sud-est du Rio Muni.
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