Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Quand les frontières reculent

Recherches archéologiques
dans le parc national
de Monte Alen

(Article paru dans Canopée n° 16 - Février 2000)

On a longtemps crû que la forêt tropicale n’avait été habitée
par les hommes que tardivement. Et si l’homme façonnait
la forêt depuis 40.000 ans ?


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D’un point de vue archéologique, la forêt tropicale africaine est restée Terra incognita jusqu’à une date relativement récente.

On a en effet longtemps pensé qu‘elle n’a été peuplée qu’avec l’arrivée de populations agricoles (Hart et Hart, 1986; Bailey, et al, 1989) En effet, du fait de la difficulté de trouver des hydrates de carbones en milieu forestier tropical, les scientifiques estimaient que seules les populations maîtrisant les techniques agricoles pouvaient coloniser le milieu pour produire différents types de courges ou de tubercules, ainsi que des oléagineux en quantité importante.

Les recherches archéologiques des dernières années ont permis de mettre en évidence des sites pré-agricoles dans toute la forêt tropicale.(Bellwood,1985; Horsfall, 1987; Ranere, 1972; Roosevelt, et al, 1966; Coon, et al, 1968; Mercader, 1997)

Les données archéologiques collectées montrent que la plupart des forêts tropicales du globe étaient occupées pendant le Pléistocène. Les chasseurs-cueilleurs préhistoriques colonisèrent et modifièrent le milieu des milliers d’années avant l’arrivée des premières populations agricoles.
Bien que des données manquent encore pour identifier le type d’activité de ces groupes de chasseurs-cueilleurs, il ne fait aucun doute que la forêt tropicale a été occupée pour la première fois pendant le Pleistocène supérieur.


L’occupation de la forêt tropicale africaine est estimée à plus de 40.000 ans (âge de la pierre moyen). Des épisodes de l’occupation humaine datant de l’âge de la pierre moyen ont été récemment mis en évidence dans le parc national de Monte Alen, en Guinée-Equatoriale, qui se révèle être une zone riche en traces archéologiques relatives à cette période.
Le gisement le plus important de tous ceux étudiés se situe au village de Mosumo, à 25 km au sud-est de Niefang. A flanc de colline, il représente une superficie de 900 m2. Il est probable que cette surface était autrefois plus importante, mais a vraisemblablement été partiellement détruite sur son côté est lors de la récente construction de la piste forestière. Le gisement de Mosumo présente des technologies lithiques de la période de l’âge de pierre moyen nommé Lupembien.

Un total de 22 m2 a été creusé en dix sondages distribués dans des différents points du gisement. Les dimensions de ces sondages sont comprises entre 0,5 m2 et 6 m2.

Au cours des excavations sont apparues deux unités archéologiques principales: le niveau 1, l'unité archéologique de base avec des sédiments formés par des cailloutis ferralitiques, du sable et de l’argile reposant directement sur la roche mère. Le niveau 2 localisé sur l'antérieur, est formé par du sable fin et de l'argile, avec parfois des cailloutis de petite taille.
La hauteur maximale du dépôt est de 2 mètres, le niveau 1 accusant une hauteur de 50/60 cm, alorsque le niveau 2 est compris entre 40 cm et 140 cm.

Les restes archéologiques appartenant à l’âge de la pierre moyen ont été recueillis dans la totalité de la séquence, néanmoins, la plupart du matériel se trouvait dans la zone supérieure du niveau 1. Les industries lithiques récupérées s’élèvent à plus de 6000 objets; les restes macrobotaniques ont été recueillis durant la majorité de la séquence.

 

 

Le plus remarquable du gisement technologique de Mosumo est les pointes bifaces travaillées avec percussion directe montrant parfois des fines retouches par pression que couvrent partiellement la surface. Les racloirs bifaces, grattoirs noyauformes et perforateurs se trouvent aussi dans cet ensemble.

A la fin du Pleistocène et durant l’Holocène apparaissent dans l’environnement forestier africain de nouvelles technologies utilisant le quartz, et de manière moindre le quartzite et le silex. C’est l’âge de la pierre récent.

La matière première était trouvée localement, venant des rivières et des filons de quartz à proximité des emplacements de population avec quelques importations de matériaux exotiques. Les outils correspondant à cette période sont surtout des racloirs, des burins, des pics, des pointes bifaces, ainsi que des outils composés. Cette industrie de l’âge de la pierre récent a été utilisée en forêt tropicale africaine jusqu’à l’époque récente, postérieure à l’apparition des populations maîtrisant les techniques agricoles. La subsistance de ces populations était basée sur la chasse, la pêche, la cueillette et l’arboriculture, sans que l’on puisse encore déterminer quelle activité était prédominante.

Toujours dans le parc national de Monte Alen, un autre site a été découvert : il s’agit de la grotte d’Esamalan. Ce gisement archéologique, proche du lac Atoc, correspond à un abri rocheux de volume considérable qu’occupèrent des chasseurs-cueilleurs de l’Holocène récent. On y a retrouvé des restes de technologies de quartz, des fragments de céramique, ainsi que diverses traces de produits végétaux nous renseignant sur le type d’activité de ces populations.
Nos connaissances actuelles permettent de penser que l’occupation humaine du parc national de Monte Alen pourrait remonter à plus de 40.000 ans. Les chasseurs-cueilleurs s’installèrent dans cette zone de forêt tropicale en adaptant leur stratégie de subsistance au fil des millénaires.


Julio Mercader
Département d’anthropologie
George Washington University, Washington, USA Smithsonian Tropical Research Institute, Panama
e-mail: mercader@ancon.si.edu

Raquel Marti
Département Préhistoire, UNED
Madrid, Espagne
e-mail: rmlezana@teline.es


 

 

Bibliographie :

  • Bailey, R.C., et al: 1989: Hunting and gathering in tropical rainforest: is it possible? American Anthropologist, 91 (1): 59-82.
  • Bellwood, P.: 1985: Prehistory of the Indo-malasyan archipélago. Academic Press. Sidney
  • Coon C.S; T.Shaw et S.G.H. Daniels : 1968: Yenguema cave report. University of Pennsylvania. Philadelphia. 77 p.
  • Hart, T.B. et Hart, J.A.: 1986: The ecological basis of hunter-gatherer subsistence in Africain rain forest: the Mbuti of Eastern Zaire. Human Ecology, 14 (1): 29-55.
  • Mercader, J: 1997: Bajo el techo forestal. La evolución del poblamiento en el bosque ecuatorial del Ituri, Zaire. Tesis doctoral Inédita. Dpto. Prehistoria. Universidad Complutense de Madrid.
  • Ranere, A.J.: 1972: Early human adaptations to New World tropical forest: a view form Panama. (Ph D) University of California, Davis.
  • Roosevelt, A.C.,et al: 1996: Paleoindian cave dwellers in the Amazon: the peopling of the Americas. Science, 272: 378-384.

Remarque :
Le travail sur le terrain a été financé par la National Science Foundation, USA, (SBR 9812972), par le Ministerio de Educación y Cultura español à travers des bourses predoctorales et par la Fundacion Swan (Pitt Rivers Museum, Oxford, UK).
L'appui logistique a été facilité par L.Arranz (ECOFAC). Cette recherche n'aurait pu se dérouler sans l'inestimable appui de Dr. A. Brooks (George Washington University).
Les permis de recherche ont été accordés par les autorités équato-guinéennes.