Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Quand les frontières reculent

Une nouvelle sous-espèce de cercopithèque en Centrafrique

(Article paru dans Canopée n° 16 - Février 2000)

 

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Les études de la faune mammalienne développées dans le bassin forestier de la Lobaye (République Centrafricaine) nous ont permis de revoir le statut biogéographique de cette zone située, pour de nombreux auteurs, à cheval sur deux régions fauniques. D’après la littérature, l'enclave forestière Sangha-Oubangui ne renfermerait aucune espèce de mammifère endémique et, à ce titre, elle est généralement qualifiée de zone de chevauchement entre deux faunes allopatriques.

Dans le cas des primates Cercopithecidae, l’étude de la distribution de la super-espèce C. cephus présentait par le passé une confusion réelle quant à la présence/absence des deux semi-espèces C. cephus et C. ascanius; ces taxa étaient réputés sympatriques pour certains auteurs, allopatriques pour d’autres avec présence ou non d'une zone d'intergradation secondaire (hybridation). Les résultats de notre étude populationnelle montrent que la super-espèce C. cephus est représentée par trois agrégats de populations ou sous-espèces en Centrafrique : C. c. cephus habite les forêts situées sur la rive droite de la Sangha ; C. ascanius schmidti l’ensemble des galeries et îlots forestiers au nord-est de Bangui; C. c. ngottoensis est décrit de l’enclave forestière Sangha-Oubangui. La découverte de cette sous-espèce de Cercopithecidae associée à celles d’autres taxa (Herpestidae, Muridae, Soricinae), confirme que le bassin forestier de la Sangha renferme plusieurs espèces de mammifères endémiques et conforte l’hypothèse selon laquelle il s’identifie à une région faunique dépendante du bassin congolais et non des bassins côtiers atlantiques.

Cercopithecus cephus ngottoensis
Etymologie : la découverte de ce primate est liée à l’investissement du programme ECOFAC au sein de la composante "Ngotto" en Centrafrique. Il est dédié à tous les acteurs de ce programme qui œuvrent en faveur de la connaissance et du maintien de ce patrimoine exceptionnel que sont les forêts tropicales. L’holotype est déposé au muséum d’histoire naturelle de Paris.
Description : les caractéristiques de coloration et d’implantation des poils sur les joues et le chevron blanchâtre de la lèvre supérieure sont identiques à celles de l’espèce C. cephus. Toutefois, C. c. ngottoensis se distingue aisément de C. c. cephus et de C. c. cephodes par la présence d’une pilosité blanchâtre nettement marquée sur la région nasale. Ainsi, chez la nouvelle sous-espèce, cette partie de la face n’est pas glabre, mais présente un triangle blanc surmontant le chevron blanchâtre imprimé sur la lèvre supérieure. Sur les côtés de la face, la modalité d'implantation et de coloration des poils sur les joues et des favoris est identique à celle de C. cephus. La queue de coloration rougeâtre de C. c. ngottoensis est comparable à celle de C. c. cephus. Chez les animaux adultes, la partie externe des membres inférieurs est de coloration grisâtre.
Distribution géographique : C. c. ngottoensis habite dans toute la région forestière du bassin de la Lobaye. Nous l’avons également observé dans le système fluvial Ibenga au nord-Congo. Sa présence est également confirmée par des spécimens muséologiques sur la rivière Sangha au Congo ce qui laisse à penser que son aire de distribution couvre l’ensemble du bloc forestier compris dans l’enclave forestière Sangha-Oubangui. Au nord, sa distribution est limitée par la présence de la végétation savanicole. A la périphérie nord-est, quelques spécimens ont été photographiés dans les années 1970 sur la "colline de Bangui", mais cette population serait éteinte suite à la dégradation du milieu. Au nord-ouest, la délimitation semble plus complexe dans les bassins de la haute-Sangha où une zone de contact C. c. cephus x C. c. ngottoensis est possible en amont des rivières.

Au nord-est de Bangui, C. c. ngottoensis est remplacé par C. ascanius schmidti dont l'aire de distribution s’étire sur l’ensemble du massif forestier situé à l'est de l'Oubangui, sur la rive droite du fleuve Congo. Sa présence, dans le nord de la RCA, est mentionnée dans la région du parc national de Manovo Gounda Saint Floris. A l’ouest de la Sangha, C. c. cephus est commun dans l’ensemble du territoire forestier.
Conservation : les populations de C. c. ngottoensis sont menacées dans la plus grande partie du bassin de la Lobaye où le petit gibier est recherché pour sa commercialisation (Dethier, 1996). Les 48 animaux observés dans cette étude, dont l’holotype, étaient commercialisés dans les villages et sur les principaux axes routiers. A ce rythme, les populations disparaîtront prochainement des zones périphériques situées à l’écotone forêt-savane et des nombreuses galeries forestières de la Lobaye. Les résultats de nos enquêtes indiquent que C. c. ngottoensis a déjà disparu des régions forestières à proximité de Bangui, comme la "Colline de Bangui”. C’est pourquoi, le statut de protection dont bénéficie la forêt de Ngotto est un atout capital pour la survie des populations septentrionales.

Marc.Colyn@univ-rennes1.fr

Nous adressons notre amicale gratitude à M. Jérôme Maro, Conservateur de la forêt de Ngotto, à MM. Ota Setzer et Alain Penelon, responsables du programme ECOFAC et à M. Yann Le Bris à qui nous devons les magnifiques aquarelles.

 

Bibliographie

  • Colyn, M., 1999. - Etude populationnelle de la super espèce Cercopithecus cephus habitant l’enclave forestière Sangha–Oubangui et description de C. cephus ngottoensis subsp. nov. Mammalia, t. 63, N° 2 : 137-147
  • Dethier, M. 1996 : Etude de la chasse villageoise à
    Ngotto. ECOFAC`

Glossaire

  • Sympatrie : existence de deux ou de plusieurs espèces dans la même zone géographique.
    Ex.: deux espèces sont sympatriques quand elles habitent sur un même
    territoire.
  • Allopatrique : se dit de populations ou d’espèces occupant mutuellement des zones géographiques exclusives mais habituellement adjacentes.