Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Gros plan sur les éléphants d'Afrique Centrale

Plaidoyer pour les éléphants

(Article paru dans Canopée n° 17 - Juin 2000)


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Le 1er décembre 1999, un communiqué de la direction générale des douanes et droits indirects en France annonçait la saisie, par les services douaniers de l'aéroport de Roissy, de dix colis d'un poids total de 420 kg et contenant 682 objets d'ivoire travaillé, ainsi que deux peaux de panthère, tous produits dont l'importation est prohibée en France. Au cours du seul troisième trimestre 1999, les mêmes services avaient déjà confisqué 601 objets d'ivoire, dont 17 défenses entières et... 23 peaux d'éléphants ! Comme le constatait la direction générale des douanes de Roissy, le nombre total d'objets saisis en 1999 allait largement dépasser celui de l'année précédente s'élevant à 957.

Cette recrudescence ne signifie nullement que la "filière française" de l'ivoire soit plus active que celle des pays voisins ! Elle témoigne d'une volonté et d'une efficacité accrues des douanes françaises, traduisant elles-mêmes une application plus stricte des décisions internationales par le gouvernement français. Lors de la conférence de Harare, en juin 1997, la convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore menacées d'extinction (CITES) a voté la reprise à titre "expérimental" du commerce de l'ivoire brut, à partir de trois pays d'Afrique australe - Botswana, Namibie et Zimbabwe - et à destination d'un seul acheteur, le Japon. Les éléphants de ces trois pays ont donc été transférés de l'Annexe 1 de la CITES (commerce international interdit), à l'Annexe 2 (commerce autorisé sur permis du pays exportateur). De ce fait, tous les produits issus de l'éléphant (ivoire brut ou sculpté, viande d'éléphant, peaux, etc.) peuvent être exportés, sans que cela n'oblige tous les pays à en autoriser l'entrée. La France maintient son interdiction et renforce ses contrôles.

Précision intéressante du communiqué des Douanes : cet envoi commercial, déclaré "objets d'artisanat", était expédié au Japon par une société rwandaise. Il est important de signaler que tous ces objets ne correspondent absolument pas à la demande japonaise, appréciation confirmée par des spécialistes de ce pays auxquels ont été soumis les photos des articles saisis. Ce qui intéresse avant tout le Japon, c'est l'ivoire brut ou préalablement découpé en bâtonnets pour la fabrication des "hankos" (sceaux personnalisés), ainsi qu'éventuellement les bracelets. Par ailleurs, à l'exception d'une petite population introduite dans le parc national de l'Akagera, il n'y a plus d'éléphants au Rwanda, pas plus que d'artisanat d'ivoire significatif. Autrement dit, l'ivoire intercepté à Roissy n'était certainement pas originaire du Rwanda, et n'avait vraisemblablement pas pour destination finale le Japon !

En examinant par ailleurs les données détaillées des saisies du troisième trimestre 1999 que les services douaniers français ont eu l'amabilité de nous laisser consulter, on peut constater que ces articles proviennent de pays africains les plus divers et vont vers des destinations tout aussi variées. Il y donc violation flagrante de la réglementation CITES de 1997. C'est ainsi que 10 défenses d'un poids total de 43 kg et 23 peaux, provenant officiellement du Cameroun étaient exportées à destination de l'Italie ! Le Cameroun n'à pas l'autorisation d'exporter de l'ivoire brut, pas plus que l'Italie d'en importer. Quant aux peaux d'éléphant, seuls l'Afrique du Sud et le Zimbabwe possèdent des stocks déclarés.

 


Rappelons que si la conférence a accordé au Japon cet étrange monopole de l'importation d'ivoire, c'est sous le prétexte qu'il est plus facile d'en contrôler les flux s'ils ont pour destination finale un seul pays, réputé fiable dans sa réglementation et qui s'engage, de surcroît, à ne pas réexporter d'ivoire qu'il soit brut ou travaillé. Les faits prouvent à l'évidence que ces résolutions sont incontrôlables et que deux ans après la décision d'ouvrir partiellement et à titre "expérimental" le commerce de l'ivoire, interdit depuis 1989, le marché illégal est à nouveau florissant, les saisies des douanes françaises n'en donnant qu'un aperçu très partiel.

Il est certain qu'une part significative des ivoires interceptés, du moins de ceux qui sont sculptés, provient de stocks datant parfois de plusieurs années et dont le total, pour le continent africain, s'élevait, en 1996, à plus de 400 tonnes. Le Botswana, la Namibie et le Zimbabwe ont officiellement vendu 60 tonnes d'ivoire brut et souhaitaient, avec l'Afrique du Sud, obtenir à nouveau l'autorisation d'en exporter lors de la dernière conférence de la CITES, en avril 2000.

Le fait de vendre légalement, sous forme de produits d'artisanat, leurs stocks de défenses déclarés incite par ailleurs ces pays à les renouveler, avec des sources diverses et incontrôlables, puisqu'à la différence de l'ivoire brut, dont les tonnages exportés sont fixés par la CITES, ce commerce de détail n'est pas comptabilisé. Il y a donc une résurgence de la demande de l'ivoire et l'autorisation accordée en 1997 aux trois pays d'Afrique australe a clairement été perçue dans d'autres pays du continent comme le signal d'une reprise généralisée de ce commerce.

Les conditions "strictes" et autres subtilités accompagnant cette autorisation "expérimentale", échappent en effet complètement au grand public, qu'il soit occidental ou africain, et dans de nombreux villages africains, on pense que le commerce de l'ivoire est à nouveau permis. La conséquence en est une reprise du braconnage des éléphants avec parfois, pour sinistre corollaire, la mort de gardes dans les parcs nationaux. Loin de s'atténuer, le phénomène prend de l'ampleur, y compris dans le pays le plus acharné à la reprise du commerce de l'ivoire et qui se présente comme un modèle d'application des lois et de gestion de la faune, le Zimbabwe. Une dépêche de l'agence de presse Reuters, en date du 24 novembre 1999, relatait que 84 éléphants avaient été tués illégalement dans le parc national de Chewore.

Cette recrudescence du braconnage et du trafic d'ivoire est la démonstration du dysfonctionnement, ou plus exactement de l'inexistence de mécanismes de contrôle annoncés comme étant la stricte condition à la reprise du commerce de l'ivoire. Parmi les premiers, le plus spectaculaire était la mise en place d'un système de suivi du braconnage, désigné par le sigle MIKE (Monitoring of Illegal Killing of Elephants)

Mais ce système a énormément de difficultés à se mettre en place; un programme pilote est actuellement en cours depuis plusieurs mois dans trois pays d'Afrique centrale (Congo, Gabon, RCA) sans être encore totalement opérationnel pour la collecte de données sur le terrain.

Si la reprise du commerce de l'ivoire se traduisait par une résurgence du braconnage, des mesures devraient immédiatemment être prises pour retransférer en Annexe 1 de la CITES les populations d'éléphants déclassées en Annexe 2.

Cette résurgence est on ne peut plus effective, mais on constate qu'il n'est pas question de retour en Annexe 1. C'est au moins un statu quo qui a été obtenu lors de la dernière conférence de la CITES, en avril 2000, et non pas le renouvellement de l'autorisation de la vente, comme le demandaient les trois pays d'Afrique australe concernés, ni un élargissement à l'Afrique du Sud. L'argument prévalant à Nairobi est que rien ne démontre que la recrudescence observée du braconnage est la conséquence de la reprise du commerce.

Il apparaît pourtant de plus en plus difficile de contester les effets désastreux du déclassement en Annexe 2 de la CITES des éléphants d'Afrique. C'est pour cette raison que le Kenya, pays qui a également subi une nouvelle flambée du braconnage, ainsi que l'Inde, qui a perdu 150 de ses 1500 derniers tuskers (mâles aux grandes défenses), avaient déposé, en vue de la réunion CITES, une demande de retransfert en Annexe 1 de toutes les populations d'éléphants. Ils étaient soutenus dans cette démarche par la plupart des autres pays d'Afrique. Il faut avouer qu'un des plus solides arguments en faveur du commerce de l'ivoire, à savoir l'utilisation de ses bénéfices pour la conservation de l'éléphant, s'est lui effondré. Lors d'une récente réunion en Afrique du Sud, les délégués du Zimbabwe ont confié de quelle manière ils s'étaient fait flouer par les Japonais qui, profitant de l'absence de toute concurrence puisqu'ils étaient les seuls acheteurs autorisés, ont enlevé tout le stock d'ivoire pour moins de 5 millions de dollars (au lieu des 30 estimés)! Cela couvre tout juste les frais de récolte et de stockage, et ne compense bien évidemment pas les pertes occasionnées dans leur propre pays, sans parler du reste du continent, par le braconnage résultant de cette reprise du commerce.

A qui donc profite le commerce de l'ivoire ? Certainement pas aux pays qui tentent de protéger leurs éléphants !

 


Pierre Pfeffer