Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Gros plan sur les éléphants d'Afrique Centrale

Un nouveau parc national en centrafrique

(Article paru dans Canopée n° 17 - Juin 2000)

Signe des temps, et de la volonté de plus en plus affichée des dirigeants africains de prendre en compte la ges tion et la conservation des ressources naturelles, les propositions de classement d'aires protégées se multiplient en Afrique centrale. La RCA n'est pas en reste et s'intéresse aux écosystèmes humides, parmi les plus importants pour la protection de la biodiversité.

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Le site centrafricain du programme ECOFAC, la forêt de Ngotto, présente la particularité d'être le seul du programme régional où la zone de conservation mise en place par le projet n'a pas de statut officiel. Un décret présidentiel du 15 novembre 1996 porte bien interdiction de la chasse dans la "réserve intégrale Mbaéré-Bodingué du projet ECOFAC-RCA" mais cette réserve n'a pas de base légale puisqu'aucun document juridique n'atteste de sa création. Une mission d'expertise relative au classement de ce site s'est déroulée au mois d'octobre 1999. Cet article en présente les principales conclusions.

La valeur patrimoniale du site

On trouve à l'intérieur de l'actuelle réserve (73.300 ha) trois principaux écosystèmes : la forêt périodiquement inondée, la forêt de terre ferme et la savane herbacée.

Les forêts inondables bordant les rivières Mbaéré et Bodingué, les deux principales rivières du site, sont les plus étendues du domaine de la forêt dense de RCA. Elles s'étendent sur plus de 100 km en continu et leur largeur peut atteindre par endroit cinq kilomètres. Au sein de l'ensemble du massif forestier de Ngotto, elles couvrent une superficie totale d'environ 55.000 ha. Un tel système de banquettes alluviales est peu commun en Afrique centrale de l'ouest et sous-représenté dans le réseau des aires protégées de cette région. La zone de forêt inondable située dans la réserve présente un bon état général de conservation et abrite des communautés animales et végétales comprenant des espèces à forte valeur patrimoniale. La communauté des primates, par exemple, se compose de neuf espèces diurnes et elle présente une plus grande richesse spécifique et une biomasse probablement supérieure à celle de la forêt de terre ferme adjacente (Brugière et al., 1999a). De façon plus générale, l'étendue des forêts inondables du site laisse supposer que les espèces inféodées à cet écosystème sont représentées ici par des populations numériquement importantes, viables à moyen et long termes. Elles constituent de ce fait des populations clés pour la conservation. Les forêts du système Mbaéré-Bodingué abritent ainsi probablement des populations d'importance nationale pour le colobe rouge Procolobus badius, le cercocèbe agile Cercocebus agilis et le cercopithèque de Brazza Cercopithecus neglectus. A la demande du ministère des eaux et forêts, les forêts inondables de la rive gauche de la Mbaéré et celles de la rive droite de la Bodingué seront incluses dans les limites de la nouvelle aire protégée portant ainsi la superficie totale du site à 87.200 ha.

La forêt de terre ferme de la réserve (70% du site) présente la particularité d'être établie sur un sol sableux a très faible capacité de rétention d'eau (ce qui est vrai pour l'ensemble du massif de Ngotto). Les ruisseaux sont exceptionnels, même en saison des pluies. Au sein des six forêts d'Afrique centrale du projet ECOFAC, la forêt de la réserve présente la plus forte équitabilité du peuplement végétal ligneux. Cet élément, associé à une forte abondance de chablis et des lianes, est le signe d'une forte dynamique pouvant trouver son origine dans la position périphérique du site, localisé à la limite nord du grand bloc forestier d'Afrique centrale, à proximité de la zone de savanes péri-forestières. Cette forêt de terre ferme abrite plusieurs espèces de mammifères remarquables dont le gorille et le chimpanzé, cette espèce présentant ici la plus forte densité connue en RCA (Brugière

et al., 1999b). On trouve également plusieurs espèces de musaraignes (Soricidae) rares (Barrière et al., 2000) et une nouvelle espèce de mangouste (Colyn, in prep.). Au moins 181 espèces d'oiseaux ont été observés dont 30 ont été identifiées comme nouvelles pour la RCA en 1995 et une comme nouvelle pour l'Afrique centrale (Christy, 1996). Les éléphants sont présents mais peu abondants (ils le sont probablement davantage en forêt inondable). La zone de forêt de la réserve est une des rares en RCA a n'avoir jamais fait l'objet d'une exploitation industrielle; elle pourrait ainsi jouer dans quelques années un rôle de témoin du milieu forestier non anthropisé.

L'existence d'une petite zone de savane herbacée dans la réserve contribue à la diversification des espèces présentes (par exemple, présence d'oiseaux granivores absents en forêt) et elle peut permettre, sous réserve d'aménagements particuliers, une bonne observation de la grande faune (buffles, éléphants).

La présence contiguë d'une vaste forêt inondable établie sur un sol à forte

hydromorphie et d'une forêt de terre ferme établie sur sol sec confère au site de la réserve un intérêt scientifique remarquable, notamment en ce qui concerne la biogéographie et fonctionnement des écosystèmes forestiers tropicaux.

Le choix du statut

Le choix du futur statut de l'actuelle réserve dépend, d'une part, des objectifs de conservation visés et d'autre part des statuts juridiques existant dans la législation en vigueur. La conservation des écosystèmes présents, de leur fonction biologique et des espèces qu'ils abritent nous parait être l'objectif prioritaire. Le site présente également un potentiel remarquable pour le développement des activités de recherche scientifique, d'écotourisme et d'éducation environnementale. Selon le code de protection de la faune sauvage (Ordonnance du 27 juillet1984), il existe en République Centrafricaine trois types d'aires protégées: la réserve intégrale, la réserve de faune et le parc national. Les objectifs précédemment établis excluent le statut de réserve intégrale dans lequel le tourisme ne peut trouver place. En outre, l'expérience a montré qu'en Afrique tropicale ce type d'aire protégée est généralement négligé en raison du manque de souplesse qu'impose un tel statut pour la gestion du site. Le statut de réserve de faune parait également inadapté, d'une part parce que l'intérêt du site dépasse largement celui de sa faune et concerne plus globalement les écosystèmes présents et, d'autre part, parce que les activités agro-pastorales sont généralement permises dans ce type d'aire. Le statut de parc national (catégorie II de la classification de l'UICN) répond aux objectifs établis. Il constituerait un engagement fort de l'Etat en faveur de la conservation du patrimoine naturel. Ainsi, nous proposons la création du parc national Mbaéré-Bodingué.

Au delà de cette création, il nous parait indispensable de réglementer également le pourtour du site de façon à ce que les activités humaines qui s'y exercent n'entrent pas en conflit direct avec les objectifs fondamentaux du parc. L'utilisation des ressources naturelles doit s'effectuer selon les principes d'utilisation durable avec une planification et une cohérence dans l'espace et le temps (zonage des activités) de façon à assurer la pérennité de la biodiversité tout en étant bénéfique pour l'économie locale et nationale. Le code forestier centrafricain ne prévoit pas de catégorie d'aire protégée répondant à ce type d'objectif et un statut particulier doit être proposé et défini dans une loi spécifique. Ainsi, la création de l'aire d'utilisation durable des écosystèmes de la Mbaéré (catégorie VI de l'UICN) est proposée pour une zone de 392.000 ha située en périphérie du parc national.

La structure de gestion

De façon à ce que les acteurs locaux soient associés à la gestion de ces aires protégées, nous proposons la création d'un conseil de gestion du parc national Mbaéré-Bodingué et d'un comité de suivi des activités de l'aire d'utilisation durable des écosystèmes de la Mbaéré.

Ces structures, qui associeront des représentants de l'administration, des élus locaux, des ONG locales ainsi que le secteur privé et les partenaires extérieurs devront notamment résoudre les conflits déclarés ou latents dans chacune des aires protégées. Pour l'aire d'utilisation durable, la priorité est la structuration de la filière chasse et la commercialisation de la viande de brousse.

La mise en place d'une structure de gestion participative pour le parc national constituerait une première en RCA dans la mesure où ce type d'aire protégée relève traditionnellement exclusivement de l'Etat. Le principe de cette structure a été accepté au niveau du ministère de tutelle.

La convention de Ramsar

Les forêts inondables constituent l'un des principaux intérêts patrimoniaux de la forêt de Ngotto. Le parc national ne couvrira qu'une petite partie de ces forêts (<10%) qui pour l'essentiel sont incluses dans des concessions forestières. Même si l'exploitation y est peu probable en raison de l'absence d'essences à valeur commerciale et de problèmes logistiques, il nous a paru important que leur valeur soit reconnue. En plus du règlement intérieur de l'aire d'utilisation durable qui édicte un certain nombre de dispositions relatives à leur conservation, nous avons récemment proposé qu'elles soient classées en totalité comme zone humide d'importance internationale au titre de la Convention de Ramsar (Brugière et Pénelon, 1999). Un atelier de présentation de cette convention, que la RCA n'a pas encore signée, a eu lieu en mars 2000 à l'Assemblée nationale. On peut ainsi espérer que, sous peu, le site de Mbaéré-Bodingué sera le premier site Ramsar de la RCA.

 


D. Brugière et C. Chatelain

email : ecofac@intnet.cf


 

 

Bibliographie :

- Barrière, P., Nicolas, V. Maro, K., & Yangoundjara, G. 2000 .
Ecologie et structuration des peuplements des micromammifères : musaraignes et rongeurs.
Rapport ECOFAC.

- Brugière, D., Sakom, D. & Gautier-Hion, A. 1999a.
Structure de la communauté des primates simiens de la forêt de Ngotto. Importance des milieux marginaux dans le maintien de la biodiversité. Rapport ECOFAC.

- Brugière, D, Sakom, D & Sinassonasibé, J.-P. 1999b.
Estimation des densités et analyse du comportement nidificateur des gorilles et chimpanzés en forêt de Ngotto. Rapport ECOFAC.

- Brugière, D. & Pénelon, A. 1999. Proposition au gouvernement de la République Centrafricaine de classement du site de Mbaéré-Bodingué comme zone humide d'importance internationale au titre de la convention de Ramsar. Rapport ECOFAC.

- Christy, P. 1995. Ornithologie de Ngotto-Bambio. Rapport ECOFAC.