Canopée - bulletin sur l'environnement en Afrique centrale

Gros plan sur les éléphants d'Afrique Centrale

Description d'une méthode de recherche participative pour l'acquisition de connaissances sur les communautés rurales de l'Afrique centrale

(Article paru dans Canopée n° 17 - Juin 2000)

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Au cours des trois dernières années, une enquête très approfondie a été menée auprès des populations du complexe de Gamba au Gabon. Les données sont actuellement en cours d'analyse. Descriptif du travai réalisé.

es forêts tropicales humides d'Afrique centrale sont parmi les écosystèmes les plus diversifiés de la planète et de nombreuses communautés dépendent directement de leurs ressources pour leur survie. Malgré l'extraordinaire richesse biologique de ces écosystèmes, ils sont particulièrement vulnérables en raison de la pauvreté des sols et de leur propension à la dégradation. D'après Barnes et Lahm (1997), les plus faibles rendements agricoles du continent sont observés dans la classe géologique retrouvée en Afrique centrale. De plus, selon ces auteurs, la biomasse d'herbivores sauvages et l'intensité du pastoralisme ont tendance à décroître dans les pays à sols pauvres lessivés par une forte pluviométrie. En conséquence, la capacité des forêts tropicales d'Afrique centrale à supporter des populations humaines serait plus faible que dans d'autres régions africaines. Dans ce contexte, une caractérisation précise de l'utilisation des ressources naturelles par les communautés rurales est nécessaire afin de pouvoir mettre en oeuvre des stratégies de conservation tenant compte de cette fragilité. Des outils qualitatifs et quantitatifs adaptés à ce contexte particulier doivent donc être développés.

Les modes d'utilisation des ressources naturelles et les motivations conduisant à leur exploitation doivent être étudiés mais également les problèmes auxquels les populations sont confrontées. Cependant, ce type de recherche est fastidieux et onéreux et pour cette raison, cette étape est souvent négligée ou expédiée. Pourtant, la récolte de données qualitatives et quantitatives dans les enquêtes sociales favorise non seulement une meilleure compréhension des parties prenantes mais permet également de mettre en place des systèmes de suivi. De plus, le temps consacré aux populations est une démonstration de l'intérêt des gestionnaires de ressources naturelles envers la vie des communautés et renforce la relation de confiance nécessaire à l'établissement d'un processus de gestion participative.

Le complexe d'aires protégées de Gamba (1°50 - 3°10S; 9°15 -10°50E) est constitué de huit aires protégées couvrant 11.320 km2. Il est situé au sud-ouest du Gabon et borde l'océan Atlantique sur une distance de 200 km. L'ensemble du complexe constitue la plus grande aire protégée du Gabon et comprend les monts Doudou, un des trois refuges forestiers du Pléistocène réputé pour son endémicité.

L'enquête socio-économique effectuée auprès des communautés rurales du complexe d'aires protégées de Gamba a été conduite entre les mois de mars 1997 et novembre 1998. L'objectif général était de récolter des données de base complètes, essentielles à la proposition d'un plan de zonage et à la mise en oeuvre d'activités reliées à la sensibilisation, la gestion et la conservation des ressources naturelles. En tout, 35 villages ont été visités lors de l'étude. La durée moyenne de travail par village a été de 36 heures.

 

 

Préalablement au travail d'enquête sur le terrain, une revue de la littérature dans les bibliothèques et les services administratifs locaux est effectuée. Pour faciliter le rappel des informations à récolter durant l'enquête, chaque enquêteur prépare un aide-mémoire consistant en une liste des thèmes à couvrir. Cette liste permet d'orienter les discussions tout en garantissant une certaine flexibilité durant les échanges d'informations. Ces

entrevues qualifiées de semi-structurées par Gueye et Schoonmaker Freudenberger (1991), nécessitent que l'enquêteur soit constamment à l'écoute et très alerte. Les questions doivent être ouvertes et induire une réponse développée au-delà de la simple négation ou de l'affirmation.

Chaque visite est annoncée quelques jours à l'avance par le biais d'un message adressé à l'instance détenant l'autorité. Le message décrit les buts de l'enquête, le nom des personnes faisant partie de l'équipe et les dates du séjour.

L'enquête dans un village suit le schéma de déroulement suivant : après les salutations d'usage, les objectifs du complexe d'aires protégées de Gamba et de l'enquête sont expliqués aux villageois en tâchant de ne pas créer d'attentes. Après avoir répondu à une série de questions, le travail proprement dit débute avec l'accord du chef de village.

La carte schématique du terroir est le premier exercice réalisé avec des représentants de tous les groupes de la communauté. Celle-ci permet l'identification des habitations par ménage, des types de végétation autour du village, des accès, des données démographiques, des activités pratiquées par chaque famille et de leur revenu. L'élaboration de la carte assure la localisation de tous les endroits fréquentés à des fins agricoles, cynégétiques et halieutiques, en plus des sites interdits, des cimetières, des points d'eau, des campements, des anciens villages, des territoires de clans, etc. Pour déterminer les limites du terroir, la question suivante est posée aux villageois: ''où installeriez-vous une barrière au-delà de laquelle aucune activité humaine ne serait permise ?''.

Un GPS Garmin MAP175 permet la localisation des sites d'activités traditionnelles et des limites du terroir villageois. L'élaboration de cartes schématiques est un outil fréquemment utilisé dans ce genre d'enquête alors que les cartes conventionnelles géoréférencées sont souvent l'attribut des agences gouvernementales. Afin de faire le lien entre ces deux types de cartes, nous avons premièrement réalisé la carte schématique du terroir villageois conjointement avec la population concernée en situant approximativement les sites d'activités traditionnelles. Suite à cet exercice, l'équipe d'enquête se rend précisément sur chacun des sites pour les positionner à l'aide d'un GPS équipé d'une antenne pouvant enregistrer les coordonnées géographiques sous la canopée. Le même travail est réalisé pour la démarcation des limites du terroir. Les sites agricoles et les dégâts causés par les animaux sont mesurés à l'aide d'un télémètre Bushnell Lytespeed 400 ou d'un décamètre. Durant la visite des sites, on en profite pour procéder aux entrevues semi-structurées portant sur l'utilisation des ressources naturelles par les différents groupes trouvés sur place.

L'avantage de l'utilisation du GPS consiste principalement dans la qualité des données qui favorise le suivi à long terme contrairement aux cartes schématiques dont l'imprécision rend difficile le suivi et peut même conduire à des conflits d'interprétation. De plus, les informations géoréférencées peuvent facilement être intégrées dans un système d'information géographique qui facilitera la mesure de l'évolution des caractéristiques du terroir villageois. Il est toutefois nécessaire de souligner l'importance de la cartographie schématique réalisée de manière participative car elle sert à stimuler les discussions, à montrer les relations interpersonnelles et entre les clans, et à illustrer les interactions entre l'environnement et les décisions concernant l'occupation des sols.

 

 

De façon générale, les cartes sont des outils précieux pour la gestion des aires protégées, particulièrement si des populations sont présentes à l'intérieur du territoire. La délimitation du terroir villageois favorise le renforcement du sens de la propriété et peut faire réfléchir sur la nécessité impérieuse de préserver les ressources naturelles (Margoluis et Salafsky, 1998). Incidemment, il est très important de remettre une carte du terroir aux autorités de chaque village.

À la fin du premier jour, l'historique est effectué avec un focus-groupe constitué des notables et des vieux du village bien qu'aucune restriction ne soit imposée quant à la constitution du groupe. Durant l'historique, la conversation est orientée de manière à recueillir les informations suivantes : signification du nom du village, origine des habitants, raisons des déplacements, identification des clans (autochtones et autres), succession des chefs, droit de propriété des clans, événements marquants, localisation des sites historiques et interdits, dates d'implantation des infrastructures importantes. Les informations véhiculées durant cet exercice permettent aux plus jeunes et aux nouveaux arrivants de connaître l'historique de leur localité. Durant cet exercice et la réalisation de la carte schématique du terroir, les comportements entre les villageois sont observés afin d'identifier les leaders et de caractériser les relations de conflit.

La journée suivante est consacrée à l'élaboration des diagrammes de Venn et de polarisation. Ces outils favorisent l'analyse des relations entre les parties prenantes ayant un intérêt dans le terroir villageois ou ses ressources naturelles. L'utilisation des diagrammes facilite également l'identification des individus influents du village.

Un calendrier d'activités est dressé avec un groupe restreint de trois ou quatre personnes afin de recenser les occupations annuelles des hommes et des femmes. Idéalement, chaque groupe doit être rencontré : pêcheurs, chasseurs, agriculteurs ou autres groupes. Les revenus par type d'activités sont estimés (agriculture, pêche, chasse/piégeage, récolte de vin de palme, etc.). La disponibilité des villageois peut être déduite à partir de cet outil, ce qui constitue un renseignement essentiel si on vise l'implication de groupes ou d'individus dans les activités de gestion de l'aire protégée. La fluctuation des revenus issus de l'utilisation des ressources naturelles peut également être pressentie. Enfin, cet exercice confirme certains renseignements obtenus grâce à la carte schématique du terroir villageois.

Un calendrier des cultures est ensuite élaboré avec plusieurs petits groupes constitués de deux ou trois femmes. La variété et la disponibilité des produits agricoles durant l'année sont caractérisées et on note également la récolte des produits de la forêt (plantes médicinales, paille, etc.). Le calendrier des cultures confirme, tout comme le calendrier d'activités, certaines informations récoltées avec la carte schématique du terroir villageois.

A la suite des calendriers, l'identification et la hiérarchisation des problèmes inhérents à la vie au village sont effectuées avec les groupes. Les solutions proposées par les villageois sont aussi notées. De manière générale, l'observation directe est privilégiée car elle confirme souvent les informations recueillies lors des entrevues semi-structurées.

À la fin de chaque journée de travail, toutes les informations sont immédiatement compilées. De cette façon, on diminue les risques d'oublier les détails importants qui n'ont pas nécessairement été notés lors de l'activité. Pour chaque village ou groupe de villages, on produit un rapport détaillé sur l'ensemble des informations recueillies. Ce rapport, accompagné des cartes schématiques et géoréférencées des terroirs, est systématiquement distribué aux chefs de village ou aux notables concernés.

Pour l'obtention de données fiables, ce processus de recherche participative peut difficilement être mis en oeuvre dans le cadre d'une consultation ou d'une mission à court terme. Les questions relatives à l'exploitation des ressources naturelles et aux différents modes de vie traditionnels sont particulièrement sensibles et exigent au préalable l'établissement d'une relation de confiance entre les populations et l'équipe d'enquête. Par ailleurs, la présence d'une équipe permanente est essentielle pour assurer le suivi qui doit être entrepris sur une base annuelle afin de mesurer l'évolution des caractéristiques des terroirs villageois et pour entretenir la relation avec les communautés.


Marc Thibaut et Sonia Blaney

WWF
Complexe de Gamba
wwf-carpo@tiggabon.com


 

 

Références

• Barnes, R.F.W. and S.A. Lahm. 1997.
An ecological perspective on human densities in the central African forests. Journal of Applied Ecology 34: 245-260

• Gueye, B. et K. Schoonmaker Freudenberger. 1991.
Introduction à la méthode accélérée de recherche participative (MARP), Rural rapid appraisal. International Institute for Environment and Development, UK.

• Margoluis, R. and N. Salafsky. 1998.
Measures of success. Designing, managing and monitoring conservation and development projects. Biodiversity Support Program. Washington, D.C., USA.