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La population totale de la République
Centrafricaine est estimée, en 1998, à environ
3.400.000 habitants, dont 650.000 sont concentrés dans l’agglomération
de Bangui, la capitale. L’essentiel de la production nationale (54,5 %)
est assuré par le secteur primaire : agriculture vivrière
et coton, exploitation forestière et mines de diamant et d’or,
et, avec un PNB par habitant de 300 US $ en 1998, la RCA fait partie des
pays les moins avancés.
Malgré la présence d’un petit élevage traditionnel
et, surtout, d’un troupeau bovin transhumant estimé à plus
de 2 millions de zébus Mbororo, plusieurs études (Ndoki,
1987, Kalivesse, 1990) ont montré l’importance de la viande de
chasse dans la ration alimentaire des Banguissois.
L’importance
socio-économique de la viande de chasse
L’analyse de la filière a été basée sur les
résultats de trois enquêtes réalisées, de mi-septembre
à mi-décembre (12 semaines), auprès des ménages,
des petits restaurants de plein air (gargotes ou maquis) et des commerçantes
de viande de brousse, sur les marchés. Les études biologiques
ont porté essentiellement sur l’analyse des prélèvements
par la chasse.
L’enquête sur les ménages
53 ménages, répartis sur l’ensemble de l’agglomération
et classés dans 4 catégories selon leur statut socio-économique
et différents indicateurs de niveau de vie, ont rempli une fiche
journalière indiquant le total de la "dépense quotidienne
" et les achats de protéines, répartis entre les produits
d’élevage, le poisson, la viande de brousse et les chenilles. Les
ménagères ont, de plus, indiqué le nombre de personnes
et de repas correspondant à ces achats.
La structure des achats de protéines animales et la consommation
annuelle des ménages en viande de chasse sont synthétisées
dans le tableau n° 1.
L’enquête
sur les gargotes
Un premier repérage a permis d’identifier les gargotes proposant
du gibier de façon régulière et significative; elles
sont au nombre d’une cinquantaine, localisées à proximité
des principaux marchés de gibier. Sur un échantillon aléatoire
de 18 gargotes, la patronne remplit une fiche d’approvisionnement journalière
en séparant les achats de viande d’élevage, de poisson et
des différents gibiers.
La consommation annuelle des 50 maquis spécialisés dans
la viande de chasse a pu être estimée annuellement
à 60 tonnes.
Les enquêtes sur les marchés
Le recensement des vendeuses, sur l’ensemble des marchés, a permis
d’estimer à environ 300 le nombre des personnes dont l’activité
principale est le négoce de viande de brousse. Un échantillon
de 36 vendeuses (12 % de la population), réparti sur les 11 principaux
marchés en fonction de l’importance de l’activité, a été
sondé avec un premier questionnaire orienté vers l’étude
du fonctionnement général de la filière, puis, durant
12 semaines, des passages réguliers sur les étals, associés
à des achats de gibier et à des entretiens informels, ont
permis d’estimer les quantités de viande mises en vente et les
modalités de formation des prix.
Estimation
de la consommation totale de l’agglomération de Bangui
Avec une consommation moyenne de 14,6 kg par personne et par an et une
population estimée de 650.000 habitants, les ménages achètent
annuellement environ 9.500 tonnes de viande de chasse. La consommation
estimée des gargotes peut être considérée comme
négligeable.
La viande de chasse fournit, en moyenne, 40 % du poids des produits d’origine
animale consommés sur Bangui. La consommation est très forte,
en valeur absolue, dans les catégories sociales les plus aisées
(38 kg par personne et par an, soit 30 % de la ration protéique);
elle diminue très significativement avec le statut social, mais
elle devient dominante, en valeur relative, pour les classes sociales
défavorisées (15 kg par personne et par an, soit 50 % de
la ration protéique dans la 4° catégorie des ménages).
La viande de chasse boucanée
représente 85 % des achats de gibier, ce choix étant clairement
dicté par des raisons économiques plutôt que par le
goût, d’après les réponses des ménages. C’est,
en effet, la source de protéines la moins chère du marché,
car, avec un rendement au boucanage de 1/2,7 en moyenne, la viande boucanée
revient à 750 FCFA/kg d’équivalent viande fraîche.
Il est de plus possible d’acheter des quantités très faibles,
vendues en petits tas par les micro-détaillantes, installées
sur leur pas-de-porte dans les quartiers, ce qui permet d’améliorer
la ration alimentaire de la famille en fonction des disponibilités
financières du moment.
La filière d’approvisionnement
en viande de brousse de Bangui est très largement contrôlée
par des femmes d’origine centrafricaine. Elle s’oppose très nettement
à la filière viande bovine largement dominée par
les Peuls et les commerçants islamisés originaires du Sahel.
Les marchandes sont organisées en structure hiérarchique
sur chaque marché, avec une bonne discipline permettant le fonctionnement
de tontines et l’organisation efficace des achats en brousse.
La place
de la filière viande de brousse dans le PIB national
En retenant les bases suivantes :
- prix de vente au consommateur
de la viande fraîche : 1.500 F CFA/kg,
- prix de vente au consommateur
de la viande boucanée : 2.000 F CFA/kg,
- 85 % de la consommation concernent
la viande boucanée,
- rendement moyen observé
au boucanage de 1/2,7,
il apparaît que les 9.500
tonnes d’équivalent viande fraîche, consommées
annuellement dans la seule ville de Bangui, représentent une valeur
totale, à la consommation, de plus de 8 milliards de FCFA,
soit plus de 1 % du PIB national, puisque les consommations intermédiaires
sont particulièrement faibles.
En étendant la consommation moyenne de 14,6 kg d’équivalent
viande fraîche à l’ensemble de la population, ce qui est
très raisonnable, car toutes les enquêtes de consommation
indiquent que les ruraux consomment plus de gibier que les citadins, et
en posant les hypothèses suivantes :
- prix de vente de la viande de
brousse fraîche par le producteur : 550 F CFA/kg (valeur retenue
pour estimer l’autoconsommation)
- taux d’urbanisation de 40 %
la consommation annuelle totale de
viande de chasse en République
Centrafricaine serait de l’ordre de 48.000 tonnes équivalent poids
frais, repré sentant une valeur de 16,5 milliards de FCFA et
2,5% du PIB.
Le secteur de l’élevage, qui représente la moitié
de la consommation de protéines du pays (contre 40 % pour le gibier),
est estimé représenter 10 % du PIB, ce qui traduit bien
la sous-évaluation monétaire de la viande de brousse, puisque
les exportations de viande d’élevage sont négligeables alors
qu’un courant commercial d’importation existe, pour les bovins, à
partir des pays sahéliens voisins (Tchad et Soudan). Ce coût
réduit est indispensable pour permettre à la population
et, en particulier, aux catégories sociales les moins favorisées,
de bénéficier d’une ration alimentaire à peu près
équilibrée.
Les observations
biologiques
Les espèces consommées
Comme l’indique le tableau n° 2, le ravitaillement de l’agglomération
banguissoise est assuré par les prélèvements :
- sur les grands mammifères,
éléphants et buffles, qui sont encore présents
sur les marchés de façon irrégulière, mais
en quantités pouvant être importantes,
- sur les mammifères moyens
(suidés, guib harnaché, sitatunga, …), consommés
abondamment et régulièrement et, surtout,
- sur les petits mammifères,
céphalophes bleus et divers cercopithèques, qui constituent
la base de la consommation de viande de chasse.
Les rongeurs et les oiseaux sont
présents sur les étals, mais le nombre d’individus est faible
et la biomasse relative très réduite.
Les chenilles constituent également
une ressource protéique non négligeable, mais le prix varie
fortement selon les espèces et la consommation est très
saisonnière. L’enquête "consommation des ménages"
a été réalisée au cœur de la saison de production
et ses résultats sont difficiles à extrapoler. On peut observer
une consommation moyenne de 6 FCFA par personne et par jour, correspondant
à 3g de chenilles boucanées. En retenant une période
de consommation de l’ordre de 120 jours, la consommation moyenne, par
personne et par an serait de 360 g, soit, pour l’ensemble de la ville
de Bangui, 234 tonnes de chenilles boucanées, correspondant à
plus de 700 tonnes de chenilles fraîches.
Cette structure des prélèvements
et de la consommation est stable depuis des années (Ndoki, 1987)
alors que l’ensemble du territoire national est prospecté et que
les prix n’augmentent pas. Elle indique donc une ressource encore relativement
abondante.
L’estimation
et l’origine des prélèvements
Une estimation du prélèvement
sur les principales espèces pour le marché de Bangui est
établie dans le tableau n° 2. La consommation porte sur 480.000
céphalophes bleus et sur 450.000 cercopithèques de forêt-galerie.
L’essentiel des volumes de viande
de chasse entrant dans Bangui transite par la barrière du PK 12,
à la sortie nord de la ville. C’est le siège d’une activité
commerciale intense sur ce produit, les arrivages sont importants et un
véritable marché de gros est installé à proximité,
en bordure de route.
Les entretiens avec les vendeuses,
lors des enquêtes, confirment ces observations. Trois grands axes
d’approvisionnement peuvent ainsi être repérés :
- l’axe Mbrès-Kaga-Bandoro-Sibut-Damara-Bangui
amène environ la moitié du gibier consommé dans
Bangui ;
- l’axe Bouca-Damara-Bangui représente
près de 20 % des arrivages ;
- l’axe Bossangoa-Bossembélé-Bangui
intervient pour également près de 20 % de la consommation.
Le solde se répartit donc
entre la zone forestière (Lobaye) et les arrivages par le fleuve,
depuis Djoukou, voire Mobaye et Bangassou.
Conclusions
En Centrafrique, la faible densité
de population autorise des utilisations très extensives de l’espace,
ce qui a garanti une bonne qualité de l’environnement biologique
et le maintien d’un potentiel faunique important actuellement utilisé
pour la production de viande de chasse et qu’il convient de gérer
de façon durable et rentable. La protection de la biodiversité
animale, qui est actuellement un souci majeur de l’opinion internationale
et des bailleurs de fonds, passe par la reconnaissance des réalités
socio-économiques et donc, par l’organisation de l’exploitation,
pour la viande, des espèces abondantes et de reproduction facile.
En contrepartie, il est envisageable de convaincre les populations rurales
des nécessités de la protection des espèces menacées.
La politique de gestion de la faune doit donc évoluer et ne plus
considérer uniquement la chasse sportive. En particulier, il convient
d’étudier et de mettre au point des méthodes de gestion
de la faune pour la production de viande de chasse, applicables par les
populations et tenant compte des impératifs économiques
et sociaux. Il faut donc réfléchir à une réforme
de la législation, en particulier dans la zone de chasse banale,
pour :
- reconnaître la production
de viande de chasse comme une activité économique à
part entière et mettre fin au mythe des utilisations traditionnelles
de la ressource gibier qui ne correspond plus aux réalités
actuelles,
- favoriser l’appropriation, dans
le droit moderne, de cette ressource par les populations locales en
définissant les terroirs de chasse de chaque collectivité
et en mettant fin à l’accès libre qui découle de
la législation actuelle, et
- mettre en place une filière
économique officielle, transparente et efficace sur le plan économique,
écologique et de la santé publique.
C. Fageot
Conseiller technique du ministre de l’Environnement, des Eaux, Forêts,
Chasses et Pêches
Bangui (République Centrafricaine)
fargeot@intnet.cf
S. Dieval
Stagiaire ISTOM, 34 Boulevard du Port
95 094 Cergy-Pontoise (France)
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