Les forêts d'Afrique centrale se vident-t'elles ?

L’analyse des classes d’âge dentaire, un outil pour évaluer le cheptel des céphalophes

Article paru dans Canopée n° 18 - Octobre 2000)

L’encadrement de la chasse constitue un objectif pour nombre de gestionnaires d’aires protégées.
Mais il faut encore faire preuve d’imagination et innover. Une chose est sûre, rien ne se fera sans une parfaite connaissance du terrain. Proposition.


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L’analyse des travaux des deux dernières décennies sur l'exploitation de la viande de chasse en milieu forestier africains, souligne l'importance des petits ongulés dans l’alimentation en milieu rural. Il est actuellement établi que la consommation moyenne de protéines animales sauvages représente une part importante de l’alimentation carnée (± 50g de viande jour/villageois), ce qui peut être traduit par une biomasse - toutes espèces confondues - de 21 tonnes par an pour 1000 habitants. Les études " chasses ", dirigées par ECOFAC (Ngotto, Odzala, Dja) ont souligné le développement de cette pratique qui mène à une surexploitation inéluctable de la faune, y compris dans les aires protégées. Les différentes espèces comprises dans la sous-famille des Cephalophinae forestiers (Cephalophus et Philantomba) représentent près de 80% du nombre d'animaux prélevés. En vue d’aider les communautés villageoises à mieux gérer le patrimoine "faune-cheptel", des études sont développées afin de proposer des plans de gestion participative. Elles impliquent généralement l’estimation quantitative des populations vivantes et proposent des méthodes de comptage et/ou d’estimation des animaux vivants

A l’inverse, notre objectif vise à apporter un outil de gestion à la fois simple, d’un faible coût et immédiatement réalisable par les agents nationaux ayant suivi un bref stage de formation. Le concept est basé sur l’étude des classes d’âge dentaire des animaux commercialisés ou consommés (restes de table) en vue d’établir un suivi permanent de l’évolution de la structuration de la pyramide des âges des populations-cheptels gérées à l’échelle des terroirs villageois. L’objectif n’est donc pas de connaître la densité réelle des populations Cephalophinae, ou le nombre d’animaux par espèce, pour un territoire forestier délimité, mais bien de tenter d’évaluer - de façon continue - l’impact la pression de chasse sur l’âge-ratio des populations d’ongulés, rappelant que la gestion de populations animales chassées se doit nécessairement d’être permanente. L’objectif ciblé est donc de mettre en place, avec l’aide d’agents nationaux formés, un outil de gestion participative visant à aider les villageois et agents responsables concernés à appréhender la gestion d’un patrimoine faunique décimé maintenant sur la plupart des terroirs forestiers. Cette priorité s’impose étant donné que les ongulés (toutes espèces confondues), très vulnérables à la pratique de la chasse, sont surexploités, et par conséquent fortement diminués. La raréfaction et/ou la disparition de ces espèces disséminatrices représentent une double menace : 1) le risque d’engendrer des perturbations profondes au niveau de l’écosystème forestier ; 2) la perte d’une des principales ressources carnées naturelles, soit un atout majeur pour les populations rurales, les ongulés étant la ressource animale la plus productive. De plus, leur gestion est la plus aisée, car elle n’opère que sur les prélèvements et non sur la production et l’alimentation (élevage, pisciculture…).

Un outil de terrain proposé

Afin de pouvoir estimer la pression de chasse exercée sur les communautés de ces petits ongulés forestiers, nous proposons de développer une méthode dont les premiers essais ont été initiés sur le site de la Forêt de Ngotto (Colyn, 1994: rapport ECOFAC/RCA). Elle a, pour principal objectif, de pouvoir apprécier sur le terrain et au départ de "reste de repas" (abondants dans les
villages et sur les marchés), la répercussion de la pression de chasse sur la pyramide des âges. Elle consiste à mettre en place un suivi de l’évolution de la structuration de la pyramide des âges d’une population, habitant un terroir donné, sur base de la reconnaissance de classes d'âge dentaire. Initialement, nous pensions calculer un indice de pression de chasse basé sur la comparaison entre la structuration des classes d’âges de populations chassées et non perturbées pour lesquelles nous disposions de "standard" de la pyramide des âges pour les céphalophes bleu et de Peters. Toutefois, bien que les 2 "standards" soient comparables en dépit de la différenciation écologique des 2 espèces, ils ne sont pas représentatifs de la dynamique populationnelle en terroirs chassés. En effet, la dynamique des populations perturbées est fortement modifiée en termes de densité et de structuration des classes d’âges " reproducteurs " puisqu’on observe une diminution drastique des adultes au profit des subadultes (plus de 50% des animaux n’atteignent pas le stade adulte (ca 30 mois) et disparition de la classe sénile > de 10 ans). Cette dynamique, seulement viable dans des  cheptels bien gérés, devient périlleuse si elle est provoquée par l’absence d’un plan de chasse/gestion sur des espèces pour lesquelles nous ne disposons que de faibles données sur la reproduction. Cette situation, hélas maintenant généralisée à l’ensemble des terroirs villageois, nous conduit aujourd’hui à mettre en place un programme de veille plus orienté sur l’évolution de la structuration de la pyramide des âges des populations chassées que sur des comparaisons d’indices de pression de chasse en relation à des " standards" correspondant à des populations non perturbées. Quoi qu’il en soit, il semble évident que les deux approches s’imposent, notamment lorsque les résultats des enquêtes indiquent une raréfaction des animaux associée à une diminution des classes adultes versus une augmentation des classes subadultes, voire juvéniles. A ce jour, la principale inconnue est la méconnaissance du seuil minimum des effectifs "reproducteurs" pour le maintien durable des populations.

En collaboration avec la cellule de coordination d’ECOFAC, nous préparons un document de vulgarisation reprenant la synthèse des travaux dirigés sur la reconnaissance des classes d’âge dentaire, le choix du matériel (mandibule, tête osseuse) en fonction des objectifs ciblés et les "standards" de la pyramide des âges relevés sur des populations non perturbées (Nicolas et Colyn, 1996). Enfin, la méthode proposée sous forme d’outil de terrain sera explicitée et illustrée.

Marc COLYN,
UMR 6552, Station Biologique
de Paimpont - France
Marc.Colyn@univ-rennes1.fr